Quel paradoxe! Un
colloque sur l'agir alors que notre profession
n'en est surtout pas une d'action. Quel étrange
métier que le nôtre où l'on écoute jour
après jour, le plus souvent immobile, des gens
qui nous racontent leur vie, leurs souffrances,
dans l'intimité d'un espace clos, au climat
feutré... Pourtant, même si, en principe,
l'agir est exclu de notre pratique, celui-ci est
incontournable surtout lorsqu'il est question de
troubles de la symbolisation.
A
l'instar de R. Roussillon et de J. Godfrind, je
considérerai l'agir selon son degré de
symbolisation. A un pôle, j'évoquerai l'agir,
alors nommé "acting" (in ou out),
dans lequel la décharge de l'excitation
l'emporte sur le sens qui y reste cependant lié.
Le facteur économique est ici le plus important:
l'acte, dans ce cas, court-circuite l'activité
de penser.
A
l'opposé, la mise en acte représente une
dynamique complètement différente. Elle est
l'aboutissement d'un travail de mentalisation, de
symbolisation.
Sur le
plan clinique, la façon d'interpréter l'agir se
situera donc entre ces deux extrêmes:
1) Dans
le premier cas, l'acte (acting in ou out)
possède un contenu psychique mais celui-ci est
inaccessible au sujet. Il s'agit ici de
structures déficitaires où l'acte se situe aux
limites du sens. Il est en quête d'un conteneur,
dirait Bion. Il est en quête de sens,
pourrait-on dire. Le sujet tente, à travers
l'agir, de faire ressentir, de faire vivre au
thérapeute ce qu'il ne peut lui-même se
représenter. Le thérapeute a alors pour
fonction, nous dit Roussillon, de fournir un
appareil à penser ou, pour reprendre la
terminologie de Bion, de "rêver le
matériel" qui lui est présenté: il
agit ainsi en tant qu'homologue de la capacité
de rêverie maternelle déficitaire. J. Godfrind
nous parle, elle, de la fonction de remaillage
de l'analyste.
2) Dans
le deuxième cas, la mise en acte correspond à
l'émergence d'un scénario inconscient.
L'interprétation visera, dans ce cas, la levée
du refoulement, à rendre conscient
l'inconscient.
Bien
sûr, cette division est schématique. Entre ces
deux pôles, il existe toute une série d'agirs
dont nous avons, comme thérapeute, à estimer la
part liée à une quête de sens ou à une
mise hors-sens, c'est-à-dire à un
débordement de l'activité mentale, à une
défense contre une activité de représentation.
Dans le
cas d'Esther, dont je vous entretiendrai ici, les
agirs étaient tantôt une façon d'évacuer
l'affect, de court-circuiter la représentation,
tantôt des tentatives de représenter ce qu'elle
n'arrivait pas à symboliser autrement, de me
donner à voir ce qu'elle n'arrivait pas à voir,
sentir ce qu'elle n'arrivait pas à sentir.
Je vois
Esther en face à face, deux fois par semaine,
depuis novembre 1993. Au moment où elle vient me
consulter, elle est atteinte d'un cancer du sein
et suit des traitements de radio et de
chimiothérapie qui se termineront quelques mois
plus tard. Sa mère est décédée du même
cancer, il y a dix ans. Elle me décrit sa mère
comme une femme déprimée, délaissée par son
mari. "Toute ma vie, j'ai porté la
souffrance de ma mère", me dit-elle. Sa
mère ne pouvait supporter les tentatives
d'individuation de sa fille et la comparait
souvent à elle-même. Le rêve de la siamoise,
qu'elle fait peu après le début de la
thérapie, symbolise bien ce lien mère-fille:
"Je
suis une siamoise. Je suis aussi celle qui
l'observe. De face, je ne vois qu'une des
deux: celle qui est bien et en santé.
L'autre a l'air malade et faible et semble se
laisser porter par la première. Je me
demande si elles ont deux estomacs, deux
coeurs... ou un seul pour les deux."
Esther
fait le lien avec sa propre souffrance, sa
vulnérabilité tenues cachées. La siamoise
malade, comme nous pourrons le comprendre peu à
peu, c'est à la fois elle-même, identifiée à
la mère malade et faible, et cest aussi sa
mère malade qu'elle porte sur son dos,
fusionnée à elle, tout en se demandant s'il y a
un seul coeur, un seul estomac et craignant
d'être assimilée à elle.
Comme
nous le rappelle Joyce McDougall:
"Ces
patients ont vécu de façon intense, parfois
cruelle, l'impossibilité, voire
l'interdiction fantasmée de
s'individualiser, de quitter le corps-mère,
créant ainsi un corps combiné à la place
du corps propre, corps-monstre que la psyché
essaie de faire parler."
Dans le
transfert, cela s'exprime au début par sa peur
que nous soyons prises dans une "histoire à
deux", collées ensemble. Elle doit donc
être vigilante face à moi. Tout changement,
même minime, qu'elle observe chez moi suscite en
elle des angoisses importantes. Suis-je
malheureuse? Est-elle en danger d'être vidée
par moi comme elle l'a été par sa mère? A la
fin de la première année, elle constatera avec
soulagement que je n'ai pas été malade de
l'hiver.
"Pourquoi
j'ai tant besoin de vous maintenir sous haute
surveillance? Je surveille vos moindres
réactions. Et en même temps, j'aime mieux
ne rien connaître de vous... car alors je
serais en danger."
Au
niveau contre-transférentiel, mon vécu en est
un d'envahissement de mon espace psychique, de
perte de mon identité séparée. Cela se traduit
à certains moments par une incapacité à
penser, de la confusion, des sentiments
d'intrusion dans mon espace physique mais surtout
psychique; par exemple, nous lisons les mêmes
livres, visitons les mêmes endroits, partageons
les mêmes pensées.
Pendant
des années, Esther a lutté pour se défaire de
cette identification engouffrante à la mère au
moyen du clivage. Elle a quitté son emploi de
secrétaire, qui représentait le désir de la
mère, et elle est retournée aux études pour
devenir une gestionnaire très compétente. Mais,
derrière ces réussites acquises à l'arraché,
une souffrance soigneusement cachée la taraude.
La maladie, surtout qu'elle est atteinte de la
même maladie que sa mère, la ramène à son
identification à celle-ci, à cette partie
d'elle, faible et vulnérable, dont elle avait
tenté de se couper.
Les
agirs dont il sera question dans ce texte se
situent vers la fin de la quatrième année de
thérapie. Esther est alors aux prises avec son
besoin de construire son identité propre,
séparée de celle de sa mère. Cette conquête
se fait au prix d'une déchirure profonde dans sa
relation à sa mère.
Mon
exposé se divise en trois temps:
1. Le
moi-éponge
2. Peau d'Âne ou l'enveloppe seconde-peau
3. La mygale ou se refaire une peau
Le
moi-éponge
Comme
nous le dit Anzieu, la structure d'ensemble du
Moi-peau est altérée dans les états-limites.
Chez Esther, cette défaillance du Moi-peau se
traduit par une enveloppe percée de trous,
incapable de contenir à l'intérieur une
excitation pulsionnelle (comme la colère) qui
devient vite débordante, ou de se protéger des
excitations externes (rapport avec les autres)
qui deviennent aussitôt envahissantes. Elle me
dira, par exemple: "Je suis comme une
éponge face aux problèmes des autres"
ou encore "Je me sens comme un tissu
troué".
Sa honte
est profonde, liée à un Moi-peau qui ne remplit
pas suffisamment sa fonction de pare-excitation
et par les failles duquel les sensations,
émotions et pulsions qu'elle voudrait garder
cachées risquent de devenir visibles aux autres.
Le retrait est alors une façon d'échapper aux
regards possibles d'autrui. Par exemple: "J'ai
mis un rideau à ma fenêtre, je ne voulais pas
qu'on me voie".
L'excitation
est vécue comme un phénomène purement
mécanique et radicalement privé de sens. Les
tentatives de la décharger aboutissent souvent
à des échecs. Esther accorde la préséance au
principe d'évitement du désagréable sur celui
de la recherche du plaisir. L'essentiel est de
faire le vide pour compenser une enveloppe
contenante défaillante. La colère, par exemple,
se vit comme un débordement qu'elle ne peut
endiguer et qu'elle doit donc déverser au plus
tôt. "Il y en a trop; tout est
trop". Une des façons de faire le vide,
pour Esther, consiste à jeter des objets ou
encore à s'épuiser par une activité physique.
A d'autres moments, c'est sur mon répondeur
qu'il lui faudra déverser le trop plein,
incapable d'attendre la prochaine séance.
En cours
de thérapie, elle jettera des vêtements et des
objets ayant appartenu à sa mère, disant:
"Je ne pouvais pas les donner; il fallait
que je les jette; je ne voulais pas que personne
d'autre les porte."
Les
agirs reliés à cette phase sont surtout du
premier type:
1) Dans
l'action-décharge (crises de colère, activité
motrice, action de jeter des objets), c'est la
fonction d'évacuation du trop plein qui
intervient. Le modèle est celui du principe de
plaisir/déplaisir conçu selon la tendance au
Zéro (Principe du Nirvana) ou autrement dit, la
réduction de toute tension à zéro afin de
composer avec des angoisses de débordement.
Jeter les vêtements de la mère, dans le cas
d'Esther, serait un acte-décharge correspondant
à un mouvement d'excorporation, selon A. Green
et J. L. Donnet.
2) Le
retrait (action de fuite) est utilisé, quant à
lui, pour composer avec les angoisses
d'intrusion, conséquences d'une enveloppe
trouée qui ne peut protéger adéquatement.
Peau
d'Âne ou l'enveloppe seconde-peau
Pour
suppléer à un Moi-peau défaillant, une seconde
peau se constitue, nous dit Anzieu.
L'histoire
d'Esther, de sa lutte pour conquérir son
identité propre m'a fait penser à une autre
histoire que j'écoutais, celle-là, quand
j'étais enfant. Vous la connaissez sûrement,
c'est l'histoire de Peau d'Âne. IL y est
question d'une princesse qui, pour fuir le désir
incestueux de son père le roi, se recouvre,
suivant les conseils de sa marraine fée, d'une
peau d'âne hideuse et malodorante afin de se
dissimuler au regard et au désir du père, et
qui ainsi s'enfuit au loin.
La
marraine s'adressant à Peau d'Âne:
Pour
vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'Ane est un masque
admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est
effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau.
Dans le
cas d'Esther, c'est de la séparation d'avec la
mère dont il s'agit, une mère qui nourrit le
fantasme d'une peau commune avec sa fille, avec
la dépendance qui en découle pour cette
dernière. C'est l'amour de la mère qui est en
cause au prix de l'indépendance perdue pour la
fille.
A
l'instar de Peau d'Âne, Esther devra, pour se
séparer non pas du désir incestueux mais du
désir narcissique maternel, se recouvrir d'une
autre peau, et dans son cas, il s'agira d'une
peau d'invulnérabilité. Pendant des années,
elle s'habillera en homme. En cours de thérapie,
elle revêtira tantôt la peau de son mari (en
empruntant son manteau ou sa chemise), tantôt la
mienne.
"J'avais
besoin de m'habiller comme ça aujourd'hui
(en tailleur). Je me demande pourquoi? Est-ce
du mimétisme par rapport à vous? Est-ce une
façon pour moi de me retrouver comme avant,
performante?"
La
marraine s'adressant à Peau d'Âne:
Voici
une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
La cassette suivra votre même chemin
Toujours sous la Terre cachée;
Chaque
dimanche, Peau d'Âne ressortait la cassette qui
contenait ses robes et ses bijoux.
Elle
aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre
n'était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.
Comme
Peau d'Âne, Esther devra, pour survivre,
sacrifier une part d'elle-même mais,
contrairement à la première qui, grâce au
pouvoir magique de sa marraine, pouvait avoir
accès à la partie d'elle enfouie et cachée au
regard des autres, Esther s'est totalement
coupée de cette partie d'elle-même.
L'errance
de Peau d'Âne dura quelques années,
jusqu'à ce qu'un beau prince puisse
découvrir celle qui se cachait sous cette
peau horrible.
Ce n'est
qu'après un long chemin qu'Esther pourra refaire
sa propre peau. Une remise en jeu au moyen d'un
type d'agir bien particulier s'avérera
nécessaire pour qu'une enveloppe sensorielle,
prélude à la construction d'un Moi, puisse se
construire.
La
mygale ou se refaire une peau
Esther
ne peut imaginer son destin autrement que collé
à celui de sa mère. Lorsqu'elle tente
d'envisager le futur, elle ne voit que la maladie
et la mort, même si son cancer est en rémission
depuis cinq ans maintenant.
Mais
imaginer un autre destin veut dire quitter la
peau commune partagée avec la mère, se séparer
d'elle. Cela réveille chez Esther des angoisses
profondes et un immense sentiment de
culpabilité.
Esther:
"Je pense à une araignée, la mygale. Quand
elle laisse sa vieille peau pour s'en refaire une
neuve, elle doit rester toute une journée sans
bouger, le temps que sa peau sèche. C'est à ce
moment-là qu'elle est le plus vulnérable. Je me
sens comme ça, ces temps-ci. Les idées de
suicide sont revenues."
Après
un rendez-vous de suivi en oncologie, elle sent
le besoin de se parfumer abondamment avant de se
rendre à sa séance. Elle se parfume aussi tous
les soirs avant de se coucher. Elle ne peut
s'endormir qu'en respirant l'odeur de son parfum.
Un
matin, elle arrive très parfumée.
"J'avais
besoin de me sentir ce matin, j'en ai mis
beaucoup. C'était important que je puisse
moi-même sentir mon parfum, j'aime ça, je
trouve que je sens bon."
Puis
elle poursuit sur l'importance des odeurs pour
elle. Elle me parle de l'odeur de Magie Noire,
parfum qu'elle portait et qui la caractérisait
pendant toute une période de sa vie.
Esther:
"Mais aujourd'hui, je ne veux plus le
porter; c'est la période qui m'a menée au
cancer. C'est fou de ne plus vouloir porter un
parfum; comme s'il était dangereux et qu'il
pouvait me redonner le cancer."
Moi:
"C'est une odeur que vous avez associée
au cancer, à la mort. Peut-être avez-vous
besoin de vous envelopper d'odeurs qui vous
éloignent de ça, comme l'autre jour quand vous
avez eu l'impulsion de vous parfumer en sortant
de votre rendez-vous en oncologie."
Comme
nous l'avons compris peu à peu, cette impulsion
de se parfumer vise à chasser l'odeur de la
maladie, de la mort qui lui reste collée à la
peau, et aussi à se décoller de l'odeur de la
mère et retrouver son odeur à elle. Comme
Esther l'exprimera dans un de ses poèmes:
Je
m'enveloppe de mon odeur: enveloppe de vie.
L'odeur, c'est mon engrenage.
Au cours
de cette phase de la thérapie, les agirs ont
avant tout une fonction d'étayage. Dans cette
perspective, élaborée par René Roussillon,
l'acte et l'agir apparaissent indispensables au
processus thérapeutique et ne sont pas, comme
dans le cas de l'acte-décharge, une défense qui
vise à court-circuiter la représentation.
L'agir est ici une expérience nécessaire qui
permet d'actualiser une potentialité du Moi, qui
n'a pu l'être dans l'histoire du sujet.
Dans le
cas d'Esther, le fait de se parfumer lui permet
de se constituer une enveloppe sensorielle,
prélude à la constitution d'un Moi. Je m'appuie
ici sur la notion d'étayage de toute
élaboration psychique sur une fonction
corporelle ou sensorielle, notion introduite par
Freud dans Le Moi et le Ça, puis
développée plus avant par Didier Anzieu dans Le
Moi-peau:
"Pour
Freud, le Moi se constitue d'abord à partir
de l'expérience tactile. A quoi il me semble
nécessaire d'ajouter que préexiste une
topique plus archaïque, peut-être
originaire, avec le sentiment d'existence du
Soi: Soi qui correspond à l'enveloppe sonore
et olfactive, Soi autour duquel un Moi se
différencie à partir de l'expérience
tactile..."
Esther
me l'exprime à sa façon:
"Aller
mieux, ça voudrait dire d'abord me sentir
mieux; retrouver l'usage de mes sens. Pour
l'instant, je n'ai que l'odorat. Je me
parfume chaque soir avant de m'endormir; je
suis comme un asthmatique avec sa pompe... Je
me "sniffe", je "sniffe"
qui je suis!!!"
Comme
nous le font remarquer Didier Anzieu et Piera
Aulagnier, les enveloppes les plus primitives,
soit les enveloppes sonore et olfactive, sont
aussi celles qui n'ont pas de sphincters, donc
pas de moyen de contenir le pulsionnel à
l'intérieur, ou encore de parer aux excès de
stimulations provenant de l'extérieur.
Avec le
temps, Esther pourra davantage contenir les
pulsions qui, auparavant, devaient être
évacuées sans délai, ce qui lui permettra de
commencer à symboliser sa colère, entre autres
face à un père qu'elle qualifie d'insensible.
Un jour, elle m'exprime en riant: "J'aurais
envie de faire "pssht" à mon père
avec mon parfum. C'est niaiseux, la bataille des
parfums; attaquer sa boucane avec mon parfum des
Champs-Elysées."
Peu de
temps après, elle arrive à sa séance avec de
nouvelles bottes. Soudainement, avec de la
colère dans la voix, elle me dit: "Je
sais. Elles sont pareilles aux vôtres mais ça
n'a rien à voir. Je les ai achetées dans une
friperie. C'est tout ce qu'il y avait de beau et
c'était ma pointure. Je les ai achetées jeudi
en sortant d'ici." J'avais, depuis le
début de la séance (je l'ai réalisé
après-coup) lancé plusieurs regards furtifs sur
ses pieds.
Moi:
"Je remarque que vous me dites ça avec
beaucoup de colère; ça semble important pour
vous de me dire que ça n'a rien à voir avec
moi."
Esther: "C'est
vrai que je me suis demandée: Est-ce pour faire
pareil? Puis, je me suis dit: Non, je les aime.
Je dois dire que je n'en ai parlé à personne
que j'avais acheté des bottes pareilles aux
vôtres sauf à P.. Je lui ai dit que j'avais vu
les mêmes sur quelqu'un pendant des mois et que
je les avais trouvées belles. Pourquoi ça me
dérange tant? Pourquoi est-ce que je ne peux pas
juste en rire?"
Moi:
"Peut-être sentez-vous le besoin de réagir
avec force, avec colère, car vous vous sentez
toujours en danger d'être assimilée à l'autre,
entraînée dans le mouvement de l'autre
(allusion à ce qui se vit dans ses relations);
c'est aussi ce que vous vivez avec moi quand vous
vous posez la question: Est-ce moi, est-ce que ce
sont mes goûts? Est-ce pour faire pareil?"
Avant la
séance du lendemain, au moment de m'habiller,
j'hésite: Allais-je porter les mêmes bottes
qu'elle? Non, il fallait que je porte des bottes
différentes, que j'affiche que nous étions
différentes. J'avais besoin de la décoller de
moi.
Bien
sûr, on peut comprendre l'achat de ces bottes
comme un agir symbolisant, en quête de sens.
Il s'agit ici d'un acte porteur de sens mais
insuffisamment symbolisé. C'est une action qui,
pourrait-on dire, pave la voie à
l'identification souhaitée. Esther cherche, à
travers cet agir, à s'identifier à une autre
mère que la mère mortifère... Alors qu'avant,
j'étais la mère dont elle devait se protéger,
je deviens un rempart contre une identification
à celle-ci.
Que
penser de mon agir contre-transférentiel? Il
traduit, sans doute, mon propre besoin de me
défendre contre un sentiment d'intrusion encore
une fois, de préserver mon identité séparée.
Mais est-ce aussi son propre besoin de se
décoller du corps-mère qu'Esther a ainsi
déposé en moi?
A
d'autres moments, c'est l'image du vampire qui
s'impose à moi pendant les séances. Je suis un
vampire qui aspire l'énergie vitale d'Esther. Ce
n'est plus un corps pour deux mais une
vie pour deux. Quand l'une vit, c'est aux
dépens de l'autre. Cette image m'aidera à
comprendre les angoisses profondes qu'éprouve
Esther à se séparer du corps-mère.
En plus
de sa fonction symbolisante, l'agir m'apparaît
ici comme acte-expérience étayante en ce
qu'il constitue une étape nécessaire dans la
construction du Moi d'Esther. Ce Moi,
rappelons-le, doit d'abord s'étayer sur le
sensoriel.
Esther:
"Il y a trois choses importantes pour moi
ces temps-ci: me parfumer, les vêtements et les
souliers. J'ai besoin de souliers qui me tiennent
le pied, solides comme ceux-ci (parlant des
nouvelles bottes). Pas comme ceux que j'avais
avant et qui étaient trop grands."
Puis,
lors d'une séance où elle s'était vêtue comme
moi:
"C'est
important pour moi de me sentir bien dans mes
vêtements; j'ai besoin de vêtements qui me
collent à la peau maintenant."
"Je
ne me sentais plus, je n'avais plus d'image;
j'ai l'impression de reprendre forme. Je me
rappelle qu'avant, j'avais besoin de me
maquiller pour me dessiner un visage."
Une des
fonctions du Moi-peau, nous rappelle Anzieu, en
est une de maintenance du psychisme. Il compare
cette fonction à celle de soutènement, de
support de la peau. Cette fonction, nous dit-il,
se développe par intériorisation du holding
maternel. Lorsque celui-ci a fait défaut, une
remise en jeu dans la relation
transféro-contre-transférentielle doit donc
avoir lieu pour que cette fonction puisse
s'intérioriser. Roussillon le souligne à sa
façon: "Le travail proprement
psychanalytique semble subordonné à une phase
de reconstitution d'une "peau
psychique", phase où prédomine
l'interaction agie."
C'est ce
que j'ai tenté d'illustrer à travers les
échanges d'agirs qui ont eu lieu, dans
l'histoire des bottes en particulier. On peut
penser que, pour Esther, avoir des vêtements qui
lui collent à la peau, des bottes qui lui
tiennent le pied sont des moyens qui lui
permettent d'intérioriser la fonction contenante
de la mère. Comme ces agirs ont une valeur
structurante, il est non seulement inévitable
mais aussi fondamental pour le thérapeute de
contre-agir ou d'être agi, consciemment ou
inconsciemment, avant que ces agirs puissent
être interprétés.
Alors
que les agirs avaient, avant tout, une fonction
de décharge, d'évacuation, dans les premières
années de la thérapie d'Esther, cet aspect
s'estompe au profit de la fonction symbolisante
et étayante de l'agir au fur et à mesure que la
thérapie progresse. Bien sûr, chaque action se
situe sur un continuum entre ces deux extrêmes.
Il revient au thérapeute de déceler ce qui,
dans chaque agir, correspond à une mise
hors-sens ou à une quête de sens.
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