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L'agir: mise hors-sens ou quête de sens?
ou Une histoire de peau

Suzanne Tremblay

Quel paradoxe! Un colloque sur l'agir alors que notre profession n'en est surtout pas une d'action. Quel étrange métier que le nôtre où l'on écoute jour après jour, le plus souvent immobile, des gens qui nous racontent leur vie, leurs souffrances, dans l'intimité d'un espace clos, au climat feutré... Pourtant, même si, en principe, l'agir est exclu de notre pratique, celui-ci est incontournable surtout lorsqu'il est question de troubles de la symbolisation.

A l'instar de R. Roussillon et de J. Godfrind, je considérerai l'agir selon son degré de symbolisation. A un pôle, j'évoquerai l'agir, alors nommé "acting" (in ou out), dans lequel la décharge de l'excitation l'emporte sur le sens qui y reste cependant lié. Le facteur économique est ici le plus important: l'acte, dans ce cas, court-circuite l'activité de penser.

A l'opposé, la mise en acte représente une dynamique complètement différente. Elle est l'aboutissement d'un travail de mentalisation, de symbolisation.

Sur le plan clinique, la façon d'interpréter l'agir se situera donc entre ces deux extrêmes:

1) Dans le premier cas, l'acte (acting in ou out) possède un contenu psychique mais celui-ci est inaccessible au sujet. Il s'agit ici de structures déficitaires où l'acte se situe aux limites du sens. Il est en quête d'un conteneur, dirait Bion. Il est en quête de sens, pourrait-on dire. Le sujet tente, à travers l'agir, de faire ressentir, de faire vivre au thérapeute ce qu'il ne peut lui-même se représenter. Le thérapeute a alors pour fonction, nous dit Roussillon, de fournir un appareil à penser ou, pour reprendre la terminologie de Bion, de "rêver le matériel" qui lui est présenté: il agit ainsi en tant qu'homologue de la capacité de rêverie maternelle déficitaire. J. Godfrind nous parle, elle, de la fonction de remaillage de l'analyste.

2) Dans le deuxième cas, la mise en acte correspond à l'émergence d'un scénario inconscient. L'interprétation visera, dans ce cas, la levée du refoulement, à rendre conscient l'inconscient.

Bien sûr, cette division est schématique. Entre ces deux pôles, il existe toute une série d'agirs dont nous avons, comme thérapeute, à estimer la part liée à une quête de sens ou à une mise hors-sens, c'est-à-dire à un débordement de l'activité mentale, à une défense contre une activité de représentation.

Dans le cas d'Esther, dont je vous entretiendrai ici, les agirs étaient tantôt une façon d'évacuer l'affect, de court-circuiter la représentation, tantôt des tentatives de représenter ce qu'elle n'arrivait pas à symboliser autrement, de me donner à voir ce qu'elle n'arrivait pas à voir, sentir ce qu'elle n'arrivait pas à sentir.

Je vois Esther en face à face, deux fois par semaine, depuis novembre 1993. Au moment où elle vient me consulter, elle est atteinte d'un cancer du sein et suit des traitements de radio et de chimiothérapie qui se termineront quelques mois plus tard. Sa mère est décédée du même cancer, il y a dix ans. Elle me décrit sa mère comme une femme déprimée, délaissée par son mari. "Toute ma vie, j'ai porté la souffrance de ma mère", me dit-elle. Sa mère ne pouvait supporter les tentatives d'individuation de sa fille et la comparait souvent à elle-même. Le rêve de la siamoise, qu'elle fait peu après le début de la thérapie, symbolise bien ce lien mère-fille:

"Je suis une siamoise. Je suis aussi celle qui l'observe. De face, je ne vois qu'une des deux: celle qui est bien et en santé. L'autre a l'air malade et faible et semble se laisser porter par la première. Je me demande si elles ont deux estomacs, deux coeurs... ou un seul pour les deux."

Esther fait le lien avec sa propre souffrance, sa vulnérabilité tenues cachées. La siamoise malade, comme nous pourrons le comprendre peu à peu, c'est à la fois elle-même, identifiée à la mère malade et faible, et c’est aussi sa mère malade qu'elle porte sur son dos, fusionnée à elle, tout en se demandant s'il y a un seul coeur, un seul estomac et craignant d'être assimilée à elle.

Comme nous le rappelle Joyce McDougall:

"Ces patients ont vécu de façon intense, parfois cruelle, l'impossibilité, voire l'interdiction fantasmée de s'individualiser, de quitter le corps-mère, créant ainsi un corps combiné à la place du corps propre, corps-monstre que la psyché essaie de faire parler."

Dans le transfert, cela s'exprime au début par sa peur que nous soyons prises dans une "histoire à deux", collées ensemble. Elle doit donc être vigilante face à moi. Tout changement, même minime, qu'elle observe chez moi suscite en elle des angoisses importantes. Suis-je malheureuse? Est-elle en danger d'être vidée par moi comme elle l'a été par sa mère? A la fin de la première année, elle constatera avec soulagement que je n'ai pas été malade de l'hiver.

"Pourquoi j'ai tant besoin de vous maintenir sous haute surveillance? Je surveille vos moindres réactions. Et en même temps, j'aime mieux ne rien connaître de vous... car alors je serais en danger."

Au niveau contre-transférentiel, mon vécu en est un d'envahissement de mon espace psychique, de perte de mon identité séparée. Cela se traduit à certains moments par une incapacité à penser, de la confusion, des sentiments d'intrusion dans mon espace physique mais surtout psychique; par exemple, nous lisons les mêmes livres, visitons les mêmes endroits, partageons les mêmes pensées.

Pendant des années, Esther a lutté pour se défaire de cette identification engouffrante à la mère au moyen du clivage. Elle a quitté son emploi de secrétaire, qui représentait le désir de la mère, et elle est retournée aux études pour devenir une gestionnaire très compétente. Mais, derrière ces réussites acquises à l'arraché, une souffrance soigneusement cachée la taraude. La maladie, surtout qu'elle est atteinte de la même maladie que sa mère, la ramène à son identification à celle-ci, à cette partie d'elle, faible et vulnérable, dont elle avait tenté de se couper.

Les agirs dont il sera question dans ce texte se situent vers la fin de la quatrième année de thérapie. Esther est alors aux prises avec son besoin de construire son identité propre, séparée de celle de sa mère. Cette conquête se fait au prix d'une déchirure profonde dans sa relation à sa mère.

Mon exposé se divise en trois temps:

1. Le moi-éponge
2. Peau d'Âne ou l'enveloppe seconde-peau
3. La mygale ou se refaire une peau

Le moi-éponge

Comme nous le dit Anzieu, la structure d'ensemble du Moi-peau est altérée dans les états-limites. Chez Esther, cette défaillance du Moi-peau se traduit par une enveloppe percée de trous, incapable de contenir à l'intérieur une excitation pulsionnelle (comme la colère) qui devient vite débordante, ou de se protéger des excitations externes (rapport avec les autres) qui deviennent aussitôt envahissantes. Elle me dira, par exemple: "Je suis comme une éponge face aux problèmes des autres" ou encore "Je me sens comme un tissu troué".

Sa honte est profonde, liée à un Moi-peau qui ne remplit pas suffisamment sa fonction de pare-excitation et par les failles duquel les sensations, émotions et pulsions qu'elle voudrait garder cachées risquent de devenir visibles aux autres. Le retrait est alors une façon d'échapper aux regards possibles d'autrui. Par exemple: "J'ai mis un rideau à ma fenêtre, je ne voulais pas qu'on me voie".

L'excitation est vécue comme un phénomène purement mécanique et radicalement privé de sens. Les tentatives de la décharger aboutissent souvent à des échecs. Esther accorde la préséance au principe d'évitement du désagréable sur celui de la recherche du plaisir. L'essentiel est de faire le vide pour compenser une enveloppe contenante défaillante. La colère, par exemple, se vit comme un débordement qu'elle ne peut endiguer et qu'elle doit donc déverser au plus tôt. "Il y en a trop; tout est trop". Une des façons de faire le vide, pour Esther, consiste à jeter des objets ou encore à s'épuiser par une activité physique. A d'autres moments, c'est sur mon répondeur qu'il lui faudra déverser le trop plein, incapable d'attendre la prochaine séance.

En cours de thérapie, elle jettera des vêtements et des objets ayant appartenu à sa mère, disant: "Je ne pouvais pas les donner; il fallait que je les jette; je ne voulais pas que personne d'autre les porte."

Les agirs reliés à cette phase sont surtout du premier type:

1) Dans l'action-décharge (crises de colère, activité motrice, action de jeter des objets), c'est la fonction d'évacuation du trop plein qui intervient. Le modèle est celui du principe de plaisir/déplaisir conçu selon la tendance au Zéro (Principe du Nirvana) ou autrement dit, la réduction de toute tension à zéro afin de composer avec des angoisses de débordement. Jeter les vêtements de la mère, dans le cas d'Esther, serait un acte-décharge correspondant à un mouvement d'excorporation, selon A. Green et J. L. Donnet.

2) Le retrait (action de fuite) est utilisé, quant à lui, pour composer avec les angoisses d'intrusion, conséquences d'une enveloppe trouée qui ne peut protéger adéquatement.

Peau d'Âne ou l'enveloppe seconde-peau

Pour suppléer à un Moi-peau défaillant, une seconde peau se constitue, nous dit Anzieu.

L'histoire d'Esther, de sa lutte pour conquérir son identité propre m'a fait penser à une autre histoire que j'écoutais, celle-là, quand j'étais enfant. Vous la connaissez sûrement, c'est l'histoire de Peau d'Âne. IL y est question d'une princesse qui, pour fuir le désir incestueux de son père le roi, se recouvre, suivant les conseils de sa marraine fée, d'une peau d'âne hideuse et malodorante afin de se dissimuler au regard et au désir du père, et qui ainsi s'enfuit au loin.

La marraine s'adressant à Peau d'Âne:

Pour vous rendre méconnaissable,
La dépouille de l'Ane est un masque admirable.
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
Qu'elle renferme rien de beau.

Dans le cas d'Esther, c'est de la séparation d'avec la mère dont il s'agit, une mère qui nourrit le fantasme d'une peau commune avec sa fille, avec la dépendance qui en découle pour cette dernière. C'est l'amour de la mère qui est en cause au prix de l'indépendance perdue pour la fille.

A l'instar de Peau d'Âne, Esther devra, pour se séparer non pas du désir incestueux mais du désir narcissique maternel, se recouvrir d'une autre peau, et dans son cas, il s'agira d'une peau d'invulnérabilité. Pendant des années, elle s'habillera en homme. En cours de thérapie, elle revêtira tantôt la peau de son mari (en empruntant son manteau ou sa chemise), tantôt la mienne.

"J'avais besoin de m'habiller comme ça aujourd'hui (en tailleur). Je me demande pourquoi? Est-ce du mimétisme par rapport à vous? Est-ce une façon pour moi de me retrouver comme avant, performante?"

 

La marraine s'adressant à Peau d'Âne:

Voici une grande cassette
Où nous mettrons tous vos habits,
Votre miroir, votre toilette,
Vos diamants et vos rubis.
La cassette suivra votre même chemin
Toujours sous la Terre cachée;

Chaque dimanche, Peau d'Âne ressortait la cassette qui contenait ses robes et ses bijoux.

Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'était;
Ce doux plaisir la sustentait
Et la menait jusqu'à l'autre Dimanche.

Comme Peau d'Âne, Esther devra, pour survivre, sacrifier une part d'elle-même mais, contrairement à la première qui, grâce au pouvoir magique de sa marraine, pouvait avoir accès à la partie d'elle enfouie et cachée au regard des autres, Esther s'est totalement coupée de cette partie d'elle-même.

L'errance de Peau d'Âne dura quelques années, jusqu'à ce qu'un beau prince puisse découvrir celle qui se cachait sous cette peau horrible.

Ce n'est qu'après un long chemin qu'Esther pourra refaire sa propre peau. Une remise en jeu au moyen d'un type d'agir bien particulier s'avérera nécessaire pour qu'une enveloppe sensorielle, prélude à la construction d'un Moi, puisse se construire.

La mygale ou se refaire une peau

Esther ne peut imaginer son destin autrement que collé à celui de sa mère. Lorsqu'elle tente d'envisager le futur, elle ne voit que la maladie et la mort, même si son cancer est en rémission depuis cinq ans maintenant.

Mais imaginer un autre destin veut dire quitter la peau commune partagée avec la mère, se séparer d'elle. Cela réveille chez Esther des angoisses profondes et un immense sentiment de culpabilité.

Esther: "Je pense à une araignée, la mygale. Quand elle laisse sa vieille peau pour s'en refaire une neuve, elle doit rester toute une journée sans bouger, le temps que sa peau sèche. C'est à ce moment-là qu'elle est le plus vulnérable. Je me sens comme ça, ces temps-ci. Les idées de suicide sont revenues."

Après un rendez-vous de suivi en oncologie, elle sent le besoin de se parfumer abondamment avant de se rendre à sa séance. Elle se parfume aussi tous les soirs avant de se coucher. Elle ne peut s'endormir qu'en respirant l'odeur de son parfum.

Un matin, elle arrive très parfumée.

"J'avais besoin de me sentir ce matin, j'en ai mis beaucoup. C'était important que je puisse moi-même sentir mon parfum, j'aime ça, je trouve que je sens bon."

Puis elle poursuit sur l'importance des odeurs pour elle. Elle me parle de l'odeur de Magie Noire, parfum qu'elle portait et qui la caractérisait pendant toute une période de sa vie.

Esther: "Mais aujourd'hui, je ne veux plus le porter; c'est la période qui m'a menée au cancer. C'est fou de ne plus vouloir porter un parfum; comme s'il était dangereux et qu'il pouvait me redonner le cancer."

Moi: "C'est une odeur que vous avez associée au cancer, à la mort. Peut-être avez-vous besoin de vous envelopper d'odeurs qui vous éloignent de ça, comme l'autre jour quand vous avez eu l'impulsion de vous parfumer en sortant de votre rendez-vous en oncologie."

Comme nous l'avons compris peu à peu, cette impulsion de se parfumer vise à chasser l'odeur de la maladie, de la mort qui lui reste collée à la peau, et aussi à se décoller de l'odeur de la mère et retrouver son odeur à elle. Comme Esther l'exprimera dans un de ses poèmes:

Je m'enveloppe de mon odeur: enveloppe de vie.
L'odeur, c'est mon engrenage. 

 

Au cours de cette phase de la thérapie, les agirs ont avant tout une fonction d'étayage. Dans cette perspective, élaborée par René Roussillon, l'acte et l'agir apparaissent indispensables au processus thérapeutique et ne sont pas, comme dans le cas de l'acte-décharge, une défense qui vise à court-circuiter la représentation. L'agir est ici une expérience nécessaire qui permet d'actualiser une potentialité du Moi, qui n'a pu l'être dans l'histoire du sujet.

Dans le cas d'Esther, le fait de se parfumer lui permet de se constituer une enveloppe sensorielle, prélude à la constitution d'un Moi. Je m'appuie ici sur la notion d'étayage de toute élaboration psychique sur une fonction corporelle ou sensorielle, notion introduite par Freud dans Le Moi et le Ça, puis développée plus avant par Didier Anzieu dans Le Moi-peau:

"Pour Freud, le Moi se constitue d'abord à partir de l'expérience tactile. A quoi il me semble nécessaire d'ajouter que préexiste une topique plus archaïque, peut-être originaire, avec le sentiment d'existence du Soi: Soi qui correspond à l'enveloppe sonore et olfactive, Soi autour duquel un Moi se différencie à partir de l'expérience tactile..."

Esther me l'exprime à sa façon:

"Aller mieux, ça voudrait dire d'abord me sentir mieux; retrouver l'usage de mes sens. Pour l'instant, je n'ai que l'odorat. Je me parfume chaque soir avant de m'endormir; je suis comme un asthmatique avec sa pompe... Je me "sniffe", je "sniffe" qui je suis!!!"

Comme nous le font remarquer Didier Anzieu et Piera Aulagnier, les enveloppes les plus primitives, soit les enveloppes sonore et olfactive, sont aussi celles qui n'ont pas de sphincters, donc pas de moyen de contenir le pulsionnel à l'intérieur, ou encore de parer aux excès de stimulations provenant de l'extérieur.

Avec le temps, Esther pourra davantage contenir les pulsions qui, auparavant, devaient être évacuées sans délai, ce qui lui permettra de commencer à symboliser sa colère, entre autres face à un père qu'elle qualifie d'insensible. Un jour, elle m'exprime en riant: "J'aurais envie de faire "pssht" à mon père avec mon parfum. C'est niaiseux, la bataille des parfums; attaquer sa boucane avec mon parfum des Champs-Elysées."

Peu de temps après, elle arrive à sa séance avec de nouvelles bottes. Soudainement, avec de la colère dans la voix, elle me dit: "Je sais. Elles sont pareilles aux vôtres mais ça n'a rien à voir. Je les ai achetées dans une friperie. C'est tout ce qu'il y avait de beau et c'était ma pointure. Je les ai achetées jeudi en sortant d'ici." J'avais, depuis le début de la séance (je l'ai réalisé après-coup) lancé plusieurs regards furtifs sur ses pieds.

Moi: "Je remarque que vous me dites ça avec beaucoup de colère; ça semble important pour vous de me dire que ça n'a rien à voir avec moi."

Esther: "C'est vrai que je me suis demandée: Est-ce pour faire pareil? Puis, je me suis dit: Non, je les aime. Je dois dire que je n'en ai parlé à personne que j'avais acheté des bottes pareilles aux vôtres sauf à P.. Je lui ai dit que j'avais vu les mêmes sur quelqu'un pendant des mois et que je les avais trouvées belles. Pourquoi ça me dérange tant? Pourquoi est-ce que je ne peux pas juste en rire?"

Moi: "Peut-être sentez-vous le besoin de réagir avec force, avec colère, car vous vous sentez toujours en danger d'être assimilée à l'autre, entraînée dans le mouvement de l'autre (allusion à ce qui se vit dans ses relations); c'est aussi ce que vous vivez avec moi quand vous vous posez la question: Est-ce moi, est-ce que ce sont mes goûts? Est-ce pour faire pareil?"

Avant la séance du lendemain, au moment de m'habiller, j'hésite: Allais-je porter les mêmes bottes qu'elle? Non, il fallait que je porte des bottes différentes, que j'affiche que nous étions différentes. J'avais besoin de la décoller de moi.

Bien sûr, on peut comprendre l'achat de ces bottes comme un agir symbolisant, en quête de sens. Il s'agit ici d'un acte porteur de sens mais insuffisamment symbolisé. C'est une action qui, pourrait-on dire, pave la voie à l'identification souhaitée. Esther cherche, à travers cet agir, à s'identifier à une autre mère que la mère mortifère... Alors qu'avant, j'étais la mère dont elle devait se protéger, je deviens un rempart contre une identification à celle-ci.

Que penser de mon agir contre-transférentiel? Il traduit, sans doute, mon propre besoin de me défendre contre un sentiment d'intrusion encore une fois, de préserver mon identité séparée. Mais est-ce aussi son propre besoin de se décoller du corps-mère qu'Esther a ainsi déposé en moi?

A d'autres moments, c'est l'image du vampire qui s'impose à moi pendant les séances. Je suis un vampire qui aspire l'énergie vitale d'Esther. Ce n'est plus un corps pour deux mais une vie pour deux. Quand l'une vit, c'est aux dépens de l'autre. Cette image m'aidera à comprendre les angoisses profondes qu'éprouve Esther à se séparer du corps-mère.

En plus de sa fonction symbolisante, l'agir m'apparaît ici comme acte-expérience étayante en ce qu'il constitue une étape nécessaire dans la construction du Moi d'Esther. Ce Moi, rappelons-le, doit d'abord s'étayer sur le sensoriel.

Esther: "Il y a trois choses importantes pour moi ces temps-ci: me parfumer, les vêtements et les souliers. J'ai besoin de souliers qui me tiennent le pied, solides comme ceux-ci (parlant des nouvelles bottes). Pas comme ceux que j'avais avant et qui étaient trop grands."

Puis, lors d'une séance où elle s'était vêtue comme moi:

"C'est important pour moi de me sentir bien dans mes vêtements; j'ai besoin de vêtements qui me collent à la peau maintenant."

"Je ne me sentais plus, je n'avais plus d'image; j'ai l'impression de reprendre forme. Je me rappelle qu'avant, j'avais besoin de me maquiller pour me dessiner un visage."

Une des fonctions du Moi-peau, nous rappelle Anzieu, en est une de maintenance du psychisme. Il compare cette fonction à celle de soutènement, de support de la peau. Cette fonction, nous dit-il, se développe par intériorisation du holding maternel. Lorsque celui-ci a fait défaut, une remise en jeu dans la relation transféro-contre-transférentielle doit donc avoir lieu pour que cette fonction puisse s'intérioriser. Roussillon le souligne à sa façon: "Le travail proprement psychanalytique semble subordonné à une phase de reconstitution d'une "peau psychique", phase où prédomine l'interaction agie."

C'est ce que j'ai tenté d'illustrer à travers les échanges d'agirs qui ont eu lieu, dans l'histoire des bottes en particulier. On peut penser que, pour Esther, avoir des vêtements qui lui collent à la peau, des bottes qui lui tiennent le pied sont des moyens qui lui permettent d'intérioriser la fonction contenante de la mère. Comme ces agirs ont une valeur structurante, il est non seulement inévitable mais aussi fondamental pour le thérapeute de contre-agir ou d'être agi, consciemment ou inconsciemment, avant que ces agirs puissent être interprétés.

Alors que les agirs avaient, avant tout, une fonction de décharge, d'évacuation, dans les premières années de la thérapie d'Esther, cet aspect s'estompe au profit de la fonction symbolisante et étayante de l'agir au fur et à mesure que la thérapie progresse. Bien sûr, chaque action se situe sur un continuum entre ces deux extrêmes. Il revient au thérapeute de déceler ce qui, dans chaque agir, correspond à une mise hors-sens ou à une quête de sens.

Références

Anzieu D.Le Moi-peau. Paris, Dunod, 1985.

Aulagnier P. La violence de l'interprétation. Paris, PUF, 1975.

Bion W.R. Elements of Psychoanalysis. Londres, Heinemann, 1963.

Freud S. (1923) Le Moi et le Ça. In: Essais de Psychanalyse. Paris, Payot, 1981.

Godfrind J. Les deux courants du transfert. Le symbole, entre corps et psyché. Paris, P.U.F, 1993.

Green A. La folie privée. Psychanalyse des états-limites. Paris, Gallimard, 1990.

Green A, Donnet J.-L. La psychose blanche. L'enfant de ça. Paris, Ed. de Minuit, 1973.

McDougall J. Théâtres du corps. Paris, Gallimard, 1989.

Perreault C. (1694) Peau d'Âne. Paris, Gallimard, 1981.

Roussillon R. L'économie de l'acte. In: Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. Paris, P.U.F, 1991.

Roussillon R. Jeux du cadre, cadre du jeu. Conférence, Bruxelles, 1996.

Roussillon R. Le traumatisme primaire et aménagements techniques pour un travail de symbolisation primaire. Montréal, 1996.

 

Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec