Marie-Tempête:
un voyage thérapeutique houleux
Marie-Ange Pongis-Khandjian
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Lorsqu'on m'a
demandé de partager avec vous quelques
réflexions sur l'agir dans le cadre de la
thérapie, le souvenir de Marie-Tempête a
instantanément surgi dans ma mémoire. Nous
avions tenté de travailler ensemble pendant plus
de trois ans qui furent entrecoupés d'absences,
puis elle était repartie définitivement dans sa
lointaine province. N'étant ni francophone, ni
d'un domaine proche de la psychologie, elle ne
risquait donc pas de lire le compte rendu de ce
colloque.
Je me
propose de vous présenter une vignette clinique
parlante (agissante?..): le premier entretien
avec cette patiente et le travail de réflexion
qui s'en est suivi. Je mettrai l'accent sur les
agirs de ma patiente et les aléas de mon
contre-tranasfert.
Avant
même que je ne reçoive Marie-Tempête, la
secrétaire me l'avait décrite comme "agitée
et volubile au téléphone" (amorce à
un pré-contre-transfert...). Lorsque nous nous
croisons pour la première fois dans l'entrée,
quelque chose de "happant" dans son
regard et de fébrile dans ses gestes me pousse
instantanément à décider de ne pas la recevoir
dans mon tout petit bureau de l'époque mais
plutôt dans le grand bureau d'une collègue qui
prenait sa retraite. Je me disais que j'aurais,
que nous aurions besoin d'espace vital
(pré-acting de la thérapeute?)...
Je n'ai
pas le temps de lui tendre la main que déjà,
elle s'est engouffrée dans la pièce après
avoir monté les escaliers quatre à quatre. Je
sais qu'elle a 35 ans mais elle paraît en avoir
dix de moins. Son visage est émacié, angulaire,
mais je la trouve plutôt jolie. Elle est vêtue
d'un survêtement de jogging dont le haut est mis
à l'envers et qui camoufle mal sa maigreur. Elle
s'assied au bord du fauteuil, sort une petite
bouteille d'eau, boit une gorgée, la remet dans
son sac pour en sortir précipitamment plusieurs
feuilles de papier qu'elle étale sur le bureau
et me dit haletante: "J'ai tout écrit
là, pour vous, pour que vous sachiez".
Je lui
propose de reprendre d'abord son souffle mais
elle fait non de la tête, se lève brusquement,
fait le tour du bureau et restera debout à mes
côtés durant 20 à 25 minutes avant de pouvoir
s'asseoir.
Sur la
première feuille, elle a fait la liste de tous
les psychiatres, psychologues, psychothérapeutes
qu'elle a consultés depuis quelques années
ainsi que les diagnostics qu'elle semble en avoir
retenu (schizophrénie, maniaco-dépression,
psychose, border line, etc.). Une deuxième
feuille contient la liste des hommes avec qui
elle a été en relation depuis l'adolescence et,
sur une troisième, elle a énuméré les
difficultés qu'elle a eues dès le secondaire et
par la suite.
Je
n'arrive ni à vraiment regarder ces papiers, ni
à noter des points de repère. Toutes sortes
d'idées et d'images me traversent l'esprit à
toute vitesse. Cela a quelque chose de si
désespéré que je n'ai rien à perdre, et elle
non plus... Ne pas la lâcher des yeux, la
contenir, je me sens un peu comme face à une
tornade, il faut s'accrocher au bastingage, tenir
bon, on ramassera les morceaux plus tard.
Marie-Tempête
me mitraille d'informations. Ce que je
retiendrai, c'est qu'elle a des problèmes depuis
longtemps. On lui a raconté qu'à deux ou trois
ans, elle fuguait de la maison. Cadette d'une
fratrie de cinq enfants, elle était souvent en
conflit avec les autres. Au cégep, on lui
suggère de rencontrer un conseiller parce
qu'elle a des difficultés avec les professeurs.
Elle les fixe dans les yeux sans dire un mot
lorsqu'elle n'est pas d'accord avec eux. Elle ne
se lie pas aux autres élèves et on la trouve
bizarre.
Elle me
parle aussi, pêle-mêle, d'un curé qui,
lorsqu'elle a 19 ans, lui prend la main et la met
sur son pénis, d'un "psy" qu'elle
voyait: "C'était comme un fix, pour
pouvoir tenir la semaine", d'un homme
qui souffrait d'éjaculation précoce et avec qui
elle n'a pu avoir que 3 orgasmes en un an, d'un
autre qui était un "sexoholic"
et qui pouvait la pénétrer 700 fois par jour:
"Je me sentais comme un morceau de viande",
ajoute-t-elle. A ce moment, me sentant moi-même
comme une poubelle, je me souviens d'avoir
soupiré quelque chose comme: "Ca devait
être très souffrant". S'est-elle
sentie rejointe? Elle me demande si ça me
dérange qu'elle soit debout mais que tout ça
l'étouffe tant qu'il faut qu'elle m'explique:
"J'ai mis tout sur papier, hier, pour...
pour..." J'ajoute: "Pour essayer
de recoller des morceaux, mettre un peu d'ordre
dans votre coeur, dans votre tête?"
"Oui, c'est ça, tout est si en désordre".
Elle se
calme un peu, s'assoit, mais le flot verbal est
loin d'être endigué. Je retiens qu'elle a
enseigné, dans une autre province, une matière
artistique à des enfants. Avec eux, ça allait
bien, mais avec les adultes... Après des ennuis
de santé (nodules sur les cordes vocales
l'astreignant au silence) qui ont entraîné une
cascade de conflits avec ses supérieurs, elle a
été mise en arrêt de travail et est payée
depuis trois ans par l'assurance. Elle est venue
à Québec pour fuir sa famille, son milieu, le
regard des autres qui l'humilie. Elle a essayé
de poursuivre des études afin de se spécialiser
dans son domaine mais les choses sont allées en
empirant. Une relation tumultueuse "et
sans coït", précise-t-elle, avec un
homme marié lui a grugé le peu d'énergie et de
santé mentale qui lui restaient. Elle a
abandonné ses cours et n'arrive plus à faire de
la musique, comme si ces activités la mettaient
en rivalité avec son ami. Elle se lève de plus
en plus tard le matin, a de la peine à se laver,
s'habiller, se nourrit mal et une pile de linge
sale s'accumule chez elle. Elle multiplie les
conflits dans les magasins, les épiceries, les
restaurants. Elle refuse de prendre les
médicaments que son dernier psychiatre et son
médecin traitant actuel voudraient lui
prescrire. Elle me dira que sa mère a eu une
dépression nerveuse quand elle-même avait 10
ans et que son frère aîné est médicamenté
depuis l'âge de 20 ans. "Il est un peu
fou et moi aussi, les gens me trouvent un peu
folle."
"Et
vous, vous trouvez-vous un peu folle?",
lui demandai-je.
Marie-Tempête
répond qu'elle ne réagit pas comme tout le
monde. "I over react. je me sens
vulnérable. Je ne sais pas comment m'y prendre
pour ne pas tomber en morceaux quand les autres
me rejettent. Dans ma vie sociale, je manque de
douceur, je n'arrive pas à ne pas être
agressive, mon pattern de relation avec les
hommes n'est pas normal. Ma vie me dépasse."
Alors
que je m'apprête à penser qu'elle ne manque pas
d'insight, elle redevient confuse, me parle de
cette fois où, parlant au téléphone avec une
psychologue, elle n'a pas osé arrêter
l'entretien et a déféqué dans ses culottes.
Elle enchaîne en parlant d'un kyste qu'elle a à
l'ovaire et que des guérisseurs pourraient lui
ôter, et de son ami qui trouve qu'elle ressemble
à une lesbienne. Elle ajoute qu'elle est
référée par quelqu'un qui connaît son ami. Ce
dernier est en thérapie ici même avec une autre
thérapeute et en fait, c'est cette thérapeute
qu'elle aurait voulu rencontrer. Ce n'était pas
possible, lui a-t-on dit, et elle se demande bien
pourquoi.
Je me
sens très ambivalente face à Marie-Tempête.
Vient-elle pour elle-même? Sa souffrance est si
énorme. Me demande-t-elle autre chose que de se
purger cathartiquement dans mon bureau (se purger
de son kyste ovarien, de ses selles ou de sa
douleur) pour mieux ensuite réengloutir le
quotidien sans aucune autre forme d'élaboration,
ou vient-elle pour surveiller son ami? Fait-elle
d'ailleurs la distinction entre elle et lui?
S'agit-il d'une flamboyante hystérique, dont la
psychanalyse se plaint de ne plus en voir depuis
longtemps, ou d'un état limite qui risque de
basculer d'un moment à l'autre dans une
psychose?
Je me
demande alors ce qui lui fait penser que je
pourrais l'aider davantage que les autres
"psys" de sa liste... si thérapie il y
a. Marie-Tempête dit que c'est elle qui a
maintenant une attitude différente. Elle
réalise qu'elle a trop de problèmes, trop de
choses qu'elle veut cacher et qu'elle révèle en
même temps. Elle voudrait "recommencer
à vivre et ne plus être écrasée par la
honte". "Vous êtes ma dernière chance",
ajoute-t-elle, en me faisant osciller entre un
élan quasi messianique de rédemption qui ne me
dit rien qui vaille, et un sentiment
d'impuissance écrasante qui n'est sans doute pas
de meilleur aloi.
Voilà
en somme comment s'est déroulé le premier
entretien avec Marie-Tempête, la première
tourmente où elle m'a donné un échantillon ou
un avant-goût de ce qu'allait être notre voyage
ensemble, et voici les réflexions que je me suis
faites, une fois seule, après cet entretien.
J'ai
l'impression d'avoir assisté, ligotée
physiquement et psychiquement, à un happening
archaïque pendant lequel MT m'avait donné à
voir une représentation de son monde interne.
Elle ne jouait malheureusement pas. Après le
tomber du rideau, il n'y aurait pas d'entracte,
sa vie ne reprendrait pas un long cours
tranquille mais repartirait de plus belle dans
une sorte de rodéo violent où elle continuerait
à mordre la poussière encore et encore, à se
blesser chaque fois un peu plus profondément.
Je suis
frappée par l'aspect surexcité, dispersé,
chaotique de Marie-Tempête mais aussi par ses
efforts désespérés pour ne pas se morceler
complètement. Ses comportements échevelés
agissent littéralement sur moi. J'ai la
sensation physique de devoir m'arc-bouter
psychiquement pour garder ma propre unité
interne. Je repense à ce qu'elle faisait subir
à ses enseignants lorsqu'elle les fixait droit
dans les yeux. Souhaitait-elle les pétrifier,
comme le faisait Méduse, et devrais-je ne
regarder que son reflet sur un bouclier, - pour
mieux lui trancher la tête tant qu'à faire?..
Elle me bombarde de récits-projectiles,
m'envahit par ses paroles-agirs, son agitation,
son angoisse massive. J'ai l'impression d'être
submergée, de boire la tasse en recevant des
lames de fond qui, si mon attention est trop
flottante, risquent de nous faire couler toutes
les deux. Je réalise après coup que, pendant ce
premier entretien, je n'arrivais pas à penser et
à la contenir en même temps. J'avais opté pour
la deuxième "façon de faire", mais
cela me mettait à la fois, et de façon
contradictoire, dans un état d'hypervigilance et
de paralysie fort différent de celui qui m'est
habituel dans mon travail.
Je crois
comprendre à travers son essoufflant récit
qu'elle a pu relativement bien fonctionner à
certaines périodes de sa vie mais qu'elle est si
massivement dépendante de la réalité
extérieure que le moindre accroc peut la
déstabiliser gravement. Elle me paraît être
une "écorchée vive", réagissant de
façon violemment paranoïaque dès que l'objet
se rapproche trop d'elle alors qu'elle-même
déploie un insatiable besoin d'affection, de
reconnaissance et de compréhension. Elle a l'air
de fonctionner sur le mode du "tout ou
rien", se tenant, soit collée
symbiotiquement à l'autre, soit à des
années-lumière dans une solitude glaciale.
Comment pourrons-nous, elle et moi, aménager une
"suffisamment bonne distance", ou la
moins mauvaise possible, pour pouvoir travailler?
Pourra-t-elle tolérer les frustrations
inhérentes à toute thérapie analytique sans se
sentir encore plus démolie?
Je me
demande quelles blessures narcissiques, quels
manques dans ses besoins essentiels d'être
portée, tenue, aimée, l'ont rendue si "insupportable,
intenable et détestable". Parmi ses
symptômes, son incapacité à se nourrir, se
laver, s'habiller, s'occuper d'elle-même me
donne à voir ou à imaginer ce qu'a peut-être
été sa petite enfance. Quel holding pourrai-je
lui procurer pour ne pas ajouter des "miscarriages"
à un parcours déjà très marqué par les
échecs relationnels. "Miscarriage",
mot qui me vient d'abord en anglais, évoque pour
moi un nourrisson mal transporté, ballotté,
transbahuté (alors qu'il signifie échec,
insuccès mais aussi fausse couche).
Je
crains donc (ou je le souhaite...) d'être
maladroite avec elle et que la relation n'avorte.
Un souvenir personnel me revient en mémoire,
celui du premier bain de ma première-née. Jeune
maman inexpérimentée, j'avais eu si peur de
l'ébouillanter qu'après ces ablutions, mon
pauvre nourrisson bleui claquait des gencives. Il
fallait à tout prix éviter ce genre
d'expérience à Marie-Tempête.
Je me
surprends aussi à penser en terme de
contre-indication. Peut-être ne devrais-je pas
la prendre en thérapie. Il n'y a aucune raison,
autre que narcissique, pour penser que je
pourrais faire mieux que tous les collègues à
plumes ou à poils qui ont essayé de l'aider.
Pourtant elle a quelque chose d'attachant et de
touchant qui me rejoint et me donne l'espoir -
s'agit-il d'un voeu pieux (wishfull thinking)?
- qu'il y a peut-être quelque chose à faire
avec tout ça. Mais je me demande si je vais
être capable de la contenir, de l'aider à
organiser son préconscient, à se consolider un
tant soit peu, sans me laisser déborder par ma
propre agressivité à son égard. Si je la
trouve "pompante" après un seul
entretien, comment sera la suite?
Je me
rassure néanmoins en pensant à l'équipe de
collègues qui m'entoure, qui pourrait tenir lieu
de regard tiers, assumer une fonction paternelle.
Lors de supervisions hebdomadaires de groupe, je
pourrai partager mes difficultés, élaborer mon
contre-transfert, éviter de me trouver en
position monoparentale face à cette enfant
terrible qui me donnera sûrement du fil à
retordre... Au colloque de l'APPQ, il y a quatre
ans, Allannah Furlong avait présenté un travail
intitulé "L'encadrement du cadre: pour
une cure moins infernale", où elle
montrait l'importance de l'équipe et de
l'institution dans le travail avec des patients
difficiles.
Nous
voici embarquées, Marie-Tempête et moi, pour ce
que j'ai appelé un voyage thérapeutique houleux
parce que constamment émaillé d'acting, sous
l'emprise de l'explosif, de l'intempestif, du
paroxystique.
Pendant
les premiers mois, MT passera la plus grande
partie de ses séances à arpenter le bureau,
étalant sur le sol des dessins, des travaux
universitaires, les commentant et ne supportant
aucune réflexion de ma part. Assise à mon
bureau, immobile, silencieuse, j'essaie de penser
mais c'est peine perdue. Winnicott m'accompagne
quand même puisque je me fais la réflexion que
je n'arrive pas à être seule en sa présence.
Elle me donne moult documents à lire entre les
séances: son journal qu'elle essaie de tenir et
où elle détaille le déroulement de ses
journées, des comptes rendus obsessionnels et
touffus qu'elle adresse aux assurances, des
lettres ergoteuses qu'elle envoie à ses
enseignants. C'est sans doute une façon de
s'assurer qu'elle "occupe" (au sens
militaire du terme...) mes pensées en son
absence, et aussi de me faire agir à mon tour.
J'ai par
contre beaucoup de peine à recueillir des
données "objectives" sur son enfance,
ses relations avec sa mère, son père, ses
frères et soeurs. J'apprendrai que sa mère avec
qui la relation était très conflictuelle a
été hospitalisée pendant plusieurs mois et
qu'elle a subi des électrochocs. MT se sentait
alors perdue. La relation avec son père semble
plus chaleureuse mais chaotique. Tout au long des
trois années de traitement, MT déploiera
beaucoup d'énergie à "brasser le
cadre". Elle annulera des rendez-vous, sinon
me demandera de les déplacer. Elle m'appellera
au bureau, exigeant que je la rappelle illico,
sonnera chez moi dès qu'elle aura découvert
qu'il n'y a pas d'autres homonymes dans
l'annuaire téléphonique.
Elle se
plaindra amèrement du fait que je ne suis pas
toujours immmédiatement atteignable, de mon
manque de professionnalisme, selon elle. Elle
essaiera même de rejoindre par téléphone son
ami, au début ou à la fin de ses séances de
thérapie à lui. C'est une virtuose des
embrouillaminis et il faudra toute la patience,
le tact et la fermeté de notre secrétaire pour
résister à son envahissement. Quant à moi, je
répondrai toujours mais succinctement à ses
appels en lui proposant invariablement d'en
parler plus longuement à sa prochaine séance.
Je déplacerai aussi des séances, en dépit de
mon malaise à l'idée d'enfreindre la règle,
mais préférant cela à l'impuissance ou
l'inquiétude qu'elle me faisait vivre en ne
venant pas du tout. Car il lui arrivait de ne pas
venir pendant plusieurs semaines. Elle retournait
dans sa famille, y multipliait les éclats, en
disant à chacun ce qu'il devait dire ou faire,
se faisait rejeter et revenait, hargneuse, à ses
séances, comme s'il n'y avait pas eu
d'interruption. Elle multipliait aussi les
consultations parallèles: naturopathie, eutonie,
holo-énergie, et changeait souvent de médecin
traitant dès que l'idéalisation qu'elle s'en
faisait tournait à la fécalisation.
Le
paiement de ses séances donnera aussi lieu à
des joutes épiques. MT me faisait remplir des
papiers pour ses assurances. Je me sentais
inconfortable avec cette situation que je vivais
pour la première fois. Je lui avais fait signer
un formulaire d'accord, craignant qu'elle ne
m'embarque dans une poursuite judiciaire comme
celles dont elle menaçait le monde entier. Je
lui faisais lire ce que j'écrivais à l'assureur
pour ne pas nourrir plus que nécessaire ses
craintes paranoïdes. Je réalisais alors que
nous les partagions par identification
projective, sans doute.
Marie-Tempête
ne se contentait pas de "brasser le
cadre" et on peut se douter que sa
thérapeute était son "punching ball"
favori. L'image n'est pas tout à fait adéquate,
car un "punching-ball" réagit, lui...
Je me sentais plutôt comme la guenille ou la
savate que le jeune chiot secoue dans tous les
sens avec toute l'ardeur de son jeune âge. Je me
disais, paraphrasant encore Winnicott, que le
meilleur service que je pouvais lui rendre,
c'était de survivre à ses attaques. Elle me
scrutait des pieds à la tête, séance après
séance. J'en venais à me demander si elle avait
bien intégré la constance de l'objet
"piagétien" ou "affectif",
et si elle me retrouvait, pareille à chaque
séance ou si, au contraire, tout était à
reconstruire d'une fois à l'autre. Si, par
malheur, le col de mon chemisier lui paraissait
moins bien repassé qu'à la séance
précédente, elle décrétait que je n'étais
pas une femme fiable, puisque trop
inconséquente, et que je ne pouvais lui servir
de modèle. Si elle voyait ou croyait voir sur
mon visage l'ombre d'un affect (quel qu'il soit),
elle m'accusait de ne plus être neutre et de
vouloir l'influencer. Si je tentais de lui faire
préciser ce qu'avait dit son père, sa mère, sa
soeur, elle supposait que je prenais leur parti,
contre elle. Si, par contre, j'acquiesçais trop
vite à ce qu'elle me disait, elle le vivait
comme un rapprochement intolérable.
J'avais
l'impression qu'elle essayait constamment de me
provoquer, de me faire réagir et sortir de mes
gonds. Un jour, dans un mouvement d'irritation
mal contrôlée, j'eus la maladresse de laisser
échapper un "You are a tough cookie",
alors qu'elle se plaignait d'être maltraitée
par le monde entier: cela confirmait que je lui
voulais du mal. Si je ne réagissais pas, elle se
sentait ignorée et le vivait comme du mépris.
Dans le transfert, j'étais pour elle, non pas
"comme" sa mère, mais sa mère tout
court. La marge de manoeuvre était étroite et
l'alliance thérapeutique d'une fragilité
extrême. A plusieurs reprises, l'image du Petit
Prince apprivoisant le renard m'a servi de
métaphore pour travailler les difficiles
ajustements de distance entre elle et moi.
Pendant
des mois, nous avons surtout parlé de son
quotidien le plus immédiat: comment elle
essayait d'aménager sa minuscule chambre de la
Cité universitaire, ce qu'elle pouvait se faire
à manger dans cet espace réduit, comment elle
s'occupait de ses vêtements et de ses cheveux.
Elle parlait de "grooming" et
ça me faisait penser à un petit animal se
toilettant maladroitement et repoussant bien
évidemment toute aide maternelle. Nous étions
à nouveau en plein dans le domaine des actions,
non pas celles, désordonnées, impulsives,
destructrices qu'elle avait l'habitude de semer
autour d'elle, mais les toutes petites, les
humbles et quotidiennes, "au ras des
pâquerettes", qui sont comme les cailloux
du Petit Poucet et qui nous aident à baliser
notre chemin.
Il ne
s'agissait pas de lui donner des conseils, de lui
suggérer quoi que ce soit - elle m'envoyait
automatiquement "bouler" - mais de la
suivre pas à pas dans son tour du monde
lilliputien en regardant émerger un
investissement sain d'elle-même. Elle avait
recommencé à faire de la musique et repris ses
cours. Les notes attribuées par ses professeurs
la faisaient toujours entrer dans des rages
folles. Elle n'acceptait rien au-dessous de A+ et
elle rendait fou le secrétariat de l'université
avec ses incessantes revendications. Au moins,
elle fonctionnait à nouveau. Comme elle
commençait à supporter parfois de l'humour de
ma part, j'avançai prudemment que les omelettes
qu'elle se faisait étaient tout aussi
savoureuses que des recettes sophistiquées, et
que, peut-être, toutes proportions gardées, son
A- n'était pas mal du tout!
Il
n'était effectivement pas question de travailler
son omnipotence avec des interprétations
grandiloquentes, mais d'essayer de lui faire
entr'apercevoir les distorsions qu'elle
infligeait à la réalité externe. Pendant
longtemps par exemple, elle ne réalisait pas du
tout à quel point elle mettait un mur de mots
entre elle et moi. Dès que j'essayais à mon
tour de dire quelque chose, elle me reprochait de
toujours lui couper la parole. Elle prit
conscience de cet état de fait le jour où,
taquine, je levai le doigt pour quémander à
l'enseignante qu'elle avait été la faveur de
m'exprimer. Elle rit de bon coeur et me dit:
"Je parle donc tant?.."
A un
retour de vacances, un an et demi après le
début de son traitement, nous nous retrouvons,
MT et moi, face à une réalité extérieure,
plutôt banale pour moi, mais
"effractante" pour elle. Une immense
plante verte a été placée dans le bureau. MT
voit bien que je n'y suis pour rien mais explose
et se perd en imprécations. Elle trouve stupide
et irréfléchi de changer le bureau pendant sa
thérapie. Elle se demande si on l'a fait exprès
pour l'embêter et pense que la personne qui a
fait ça a besoin d'une psychanalyse. La plante
est plus grande qu'elle, que la thérapeute, mais
surtout, elle lui enlève son espace à elle,
celui où elle me montrait ses dessins.
Deux
séances plus tard, sa rage culmine quand elle me
dit: "Ca sent le caca, c'est la plante".
Je lui réponds, bourrue: "Elle nous fait
peut-être une gastro". Je réalisai
après coup que ma boutade impulsive était une
façon humoristique de lui asséner un "mais
ça va pas, la tête?!". J'aurais eu
envie d'accompagner ces mots d'un signe de
l'index vrillant la tempe... - d'un acting, donc,
comme d'un moyen d'entrer dans son monde. MT,
suffoquée, passe de la colère au rire et semble
percevoir qu'elle et sa thérapeute déforment la
réalité externe. Elle arrivera dans les minutes
qui suivent à me dire qu'elle a eu de la
difficulté à fonctionner pendant mon absence,
que c'est difficile pour elle de faire confiance.
Changer ce qu'il y a de stable autour d'elle,
c'est un peu comme de jouer avec le feu. Je suis
bien d'accord avec elle.
Après
l'épisode de la plante, MT s'est mise à parler
de plus en plus souvent en anglais et je l'ai
suivie tant bien que mal dans cette langue qui
était celle de son enfance. Sur le moment, il
s'agissait pour moi de lui faire sentir qu'elle
était comprise. On peut se demander cependant,
dans l'après-coup, quel peut être le sens de ce
changement de langues pour la thérapeute:
serait-ce un agir, dans le sens d'une réponse
sur le même mode, une gratification
irréfléchie à une sollicitation symbiotique,
ou une manifestation narcissique?
La
capacité de "jouer" de MT
réémergeait mais aussi celle de se déprimer et
d'entrer en contact avec cette zone de noire
souffrance qu'elle était parvenue à garder à
distance en s'agitant si chaotiquement. Car
n'est-ce pas de cela qu'il s'agit
essentiellement: se défendre bec et ongles, avec
les moyens du bord - par la motricité de
l'acting, pour MT - contre le spectre de la
dépression, dans le sens que lui donne Bergeret,
dans l'économie des états limites.
Lorsqu'elle
fait le bilan de sa vie, MT se désespère.
Multiplier les agirs pour ne pas penser ou parce
qu'on ne peut pas penser. Dans ce cas
particulier, il me semble que c'est la première
option qui prévaut, car MT me sidérera à
plusieurs reprises par sa capacité d'exprimer ce
qu'elle ressent et de mettre en mots ses
difficultés relationnelles. Voici quelques
extraits de verbatim, hors contexte certes, mais
qui illustrent bien son potentiel à faire autre
chose qu'agir:
"Les
autres sont pour moi des miroirs, comme si je
n'avais pas conscience de moi." ...
"J'ai besoin de copier un modèle, je
n'ai pas d'identité. J'ai besoin d'être
aimée par quelqu'un pour devenir une
personne." ... "La seule manière
pour moi d'aimer, c'est de rester loin pour
ne pas empoisonner la relation." ...
"Je ne sais pas me protéger des autres,
alors je les attaque." ... "Je suis
pleine de trous intérieurement... les trous
se remplissent de démons, de choses
négatives." ... "Je cherche
toujours une mère idéale. Je voudrais être
acceptée sans rien faire." ...
"Est-ce que je suis authentique ou
est-ce que c'est pour vous plaire?" ...
"J'ai peur de vous aliéner en tant que
personne et de vous perdre en tant que
thérapeute. J'essaie de vous détruire mais
alors, vous ne serez plus disponible pour
m'aider."
Un jour,
elle arrive à sa séance en me disant qu'elle a
repéré ma voiture et mis une pièce dans le
parcomètre. Comme je lui demande comment elle
comprend son geste, elle me répond: "J'ai
peur de vous, alors j'apprivoise votre
voiture..."
Elle
arrive aussi à me dire que parfois, elle a des
fantaisies, telle que mettre sa thérapeute en
morceaux. Lorsque je lui demande: "Est-ce
que des petits bouts de Mme K. sont moins
apeurants que Mme K. toute entière?",
elle trouve l'idée drôle, ne la rejette pas et
accepte même que je fasse un pas de plus en
rattachant ce vécu transférentiel à son vécu
d'enfant. Quand la mère était hors circuit,
plusieurs personnes s'occupaient d'elle à la
va-comme-je-te-pousse, des petits bouts de
personnes pour une petite fille déchirée.
Introspection
et insight sont bien là mais se déploient par
à-coups ou plutôt se déchargent comme s'ils
provoquaient une excitation psychique impossible
à contenir assez longtemps pour qu'une
élaboration ultérieure puisse se faire. Elle me
faisait penser au Sisyphe de la mythologie
grecque: condamné par les dieux à rouler un
rocher jusqu'au sommet d'une montagne, il ne peut
jamais parvenir à son but car l'énorme bloc
retombe toujours entraîné par son propre poids.
Albert Camus se plaisait à imaginer Sisyphe
heureux lorsqu'il redescendait vers la vallée,
car supérieur à son absurde destin, plus fort
que son rocher et que les dieux qui l'ont puni,
conscient et acceptant le tragique de sa
condition. Je me disais que tant qu'il agissait,
peinant et suant, dans l'urgence de ne pas se
faire écraser par la masse minérable, il n'y
avait peut-être pas vraiment de place pour la
pensée. Celle-ci ne pouvait se dérouler, dans
le découragement et le désespoir à la limite
de l'exprimable, que pendant le court instant où
il regardait le bloc dévaler la pente.
Redescendre vers la plaine, puis repartir à
l'assaut de la montagne était peut-être pour
lui, comme pour MT, la seule façon de lutter
encore et encore contre l'effondrement, la
décompensation. Agir pour survivre
psychiquement?
Mais à
bien y penser, ne faisais-je pas les mêmes
efforts, toujours à recommencer, que Sisyphe, en
essayant d'accueillir les agirs de MT, de les
décoder (les fantasmer), les détoxifier et les
lui renvoyer un peu plus métabolisables?
Une
collègue à qui je faisais lire le premier jet
de ce texte a réagi par un sentiment de
découragement à l'image de Sisyphe et m'a
signalé son inconfort. Elle pointait avec
beaucoup de sensibilité ce sentiment
d'abattement qui m'oppressait par moment au cours
de cette thérapie, et ce doute qui est encore
présent. Ai-je fait autre chose pendant ces
trois années que de tenir la tête de MT hors de
l'eau, l'empêcher de retourner massivement son
agressivité contre elle, c'est-à-dire se
suicider?
Chez ce
type de patients, l'oscillation entre la pensée
et les actes de décharge est rapide. Ces
derniers durent plus longtemps et le thérapeute
s'illusionne peut-être en pensant qu'un travail
de liaison est toujours possible. Il l'est
parfois et cela vaut la peine d'essayer. Danielle
Flagey, dans la Revue Belge de Psychanalyse,
écrit de façon savoureuse: "Le monde
intérieur de ces patients ressemble à un
théâtre où la représentation serait
constamment interrompue par l'effondrement des
planches de la scène. Pour que la pièce se
joue, et soit intelligible, l'intervention d'un
menuisier doit précéder celle du critique
littéraire." Elle ajoute que "pour
compliquer les choses, nous ne sommes pas requis
comme menuisier".
Pourtant
avec MT, j'avais eu l'impression, tout au long de
notre voyage commun, de faire un travail
d'artisan bénédictin en ravaudant, centimètre
par centimètre, les déchirures de ses voiles.
Mais il y a des moments où acteur et ravaudeuse
sont dépassés par les événements et
atteignent leurs limites. A quelques semaines
d'intervalle, l'ami de MT rompt leur relation et
le père de MT décède. C'en est trop pour elle,
la réalité extérieure l'envahit, ma fonction
de pare-excitation est débordée. Il y a
collusion avec son fantasme de petite fille
d'avoir rendu folle sa mère: elle est persuadée
que non seulement elle empoisonne la relation
mais qu'elle a le pouvoir de rendre malade à en
mourir.
Elle
décide d'arrêter sa thérapie qui ne l'aide pas
du tout et, à la dernière séance, revient avec
une liste écrite de reproches à mon égard.
Elle s'est sentie endommagée par mon ton de voix
sévère et pas du tout sympathique, critiquée,
pas respectée, pas aimée et pas encouragée
face à ses difficultés. Je n'étais pas un
modèle de communication pour elle puisque je ne
posais pas beaucoup de questions. Je ne l'avais
pas assez aidée lorsqu'elle en avait besoin.
Elle me donne en exemple le fait que sa voiture
ait été remorquée pendant une de nos séances
et que je n'aie pas bougé le petit doigt pour
lui porter secours. Elle conclut en disant
qu'elle s'en retourne chez elle (avant
d'empoisonner sa thérapeute, donc pour la
protéger?).
Je
m'accrochais à mon fauteuil pour encaisser le
déferlement de griefs tout en notant que MT ne
semblait ni débordée, ni confuse ni même
agitée. Je me suis dit qu'elle avait bien le
droit de ressentir et de dire ce qu'elle voulait
mais que, pour une fois, ce ne serait pas la Loi
du talion. Je lui demandai comment elle se
sentait après m'avoir dit tout ça, et devant
son "Bien mais c'était difficile",
j'ajoutai que le travail que nous avions fait
ensemble avait été difficile certes, mais que
de me faire des reproches ne cassait pas la
relation, que si elle revenait à Québec et
voulait reprendre sa thérapie, je serais là.
"Merci", m'a dit MT en souriant.
Elle a
quitté avec des dettes. Elle avait proposé dans
un premier temps de les régler en nature, soit
avec un ensemble de coûteuses valises. Elle m'en
avait parlé à quelques reprises: ces valises
représentaient pour elle l'époque où sa vie
n'allait pas trop mal, où elle travaillait et
pouvait se payer de beaux objets. Pour
l'éternelle émigrante que je suis, elles
étaient aussi porteuses de sens. J'aime penser
que MT me signifiait "Vous m'avez contenu
pendant trois ans, je vous laisse une partie de
moi en paiement..." mais, après un
refus de l'institution d'accepter ce type de
paiement, elle signifia par écrit que le
traitement reçu ne correspondait pas à ses
besoins et qu'elle ne se sentait donc aucunement
endettée.
Mme
Letarte, lors d'une présentation à Québec, il
y a quelques années, avait dit quelque chose qui
m'avait frappée. Je l'avais noté et l'ai
retrouvé en préparant ce travail: "La
satisfaction ne laisse pas de sillage, de trace
chez le cas limite. C'est sur une trace de
non-satisfaction que le désir continue de se
construire". Et tant qu'il y a du
désir, il y a de la vie et de l'espoir. Bon
vent, Marie-Tempête...
Références
Bergeret
J. La dépression et les
états limites. Paris,
Payot, 1987
Flagey D.
"Objets-Cadres" et mises en acte. Revue
belge de psychanalyse. 1986,
no 8.
Furlong A.
L'encadrement du cadre: pour une cure moins
infernale. Colloque APPQ.
Winnicott
D.W. La haine dans le contre-transfert. De
la pédiatrie à la psychanalyse.
Paris, Payot, 1969.
Plusieurs
textes portant sur l'agir et la relation
transféro-contretransférentielle, provenant de
la Revue Belge de Psychanalyse et dont je
remercie les auteurs (J. Godfrind, M. Haber, M.J.
Vansina) ont alimenté ma réflexion sans que je
puisse les citer nommément.
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