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Marie-Tempête: un voyage thérapeutique houleux

Marie-Ange Pongis-Khandjian

Lorsqu'on m'a demandé de partager avec vous quelques réflexions sur l'agir dans le cadre de la thérapie, le souvenir de Marie-Tempête a instantanément surgi dans ma mémoire. Nous avions tenté de travailler ensemble pendant plus de trois ans qui furent entrecoupés d'absences, puis elle était repartie définitivement dans sa lointaine province. N'étant ni francophone, ni d'un domaine proche de la psychologie, elle ne risquait donc pas de lire le compte rendu de ce colloque.

Je me propose de vous présenter une vignette clinique parlante (agissante?..): le premier entretien avec cette patiente et le travail de réflexion qui s'en est suivi. Je mettrai l'accent sur les agirs de ma patiente et les aléas de mon contre-tranasfert.

Avant même que je ne reçoive Marie-Tempête, la secrétaire me l'avait décrite comme "agitée et volubile au téléphone" (amorce à un pré-contre-transfert...). Lorsque nous nous croisons pour la première fois dans l'entrée, quelque chose de "happant" dans son regard et de fébrile dans ses gestes me pousse instantanément à décider de ne pas la recevoir dans mon tout petit bureau de l'époque mais plutôt dans le grand bureau d'une collègue qui prenait sa retraite. Je me disais que j'aurais, que nous aurions besoin d'espace vital (pré-acting de la thérapeute?)...

Je n'ai pas le temps de lui tendre la main que déjà, elle s'est engouffrée dans la pièce après avoir monté les escaliers quatre à quatre. Je sais qu'elle a 35 ans mais elle paraît en avoir dix de moins. Son visage est émacié, angulaire, mais je la trouve plutôt jolie. Elle est vêtue d'un survêtement de jogging dont le haut est mis à l'envers et qui camoufle mal sa maigreur. Elle s'assied au bord du fauteuil, sort une petite bouteille d'eau, boit une gorgée, la remet dans son sac pour en sortir précipitamment plusieurs feuilles de papier qu'elle étale sur le bureau et me dit haletante: "J'ai tout écrit là, pour vous, pour que vous sachiez".

Je lui propose de reprendre d'abord son souffle mais elle fait non de la tête, se lève brusquement, fait le tour du bureau et restera debout à mes côtés durant 20 à 25 minutes avant de pouvoir s'asseoir.

Sur la première feuille, elle a fait la liste de tous les psychiatres, psychologues, psychothérapeutes qu'elle a consultés depuis quelques années ainsi que les diagnostics qu'elle semble en avoir retenu (schizophrénie, maniaco-dépression, psychose, border line, etc.). Une deuxième feuille contient la liste des hommes avec qui elle a été en relation depuis l'adolescence et, sur une troisième, elle a énuméré les difficultés qu'elle a eues dès le secondaire et par la suite.

Je n'arrive ni à vraiment regarder ces papiers, ni à noter des points de repère. Toutes sortes d'idées et d'images me traversent l'esprit à toute vitesse. Cela a quelque chose de si désespéré que je n'ai rien à perdre, et elle non plus... Ne pas la lâcher des yeux, la contenir, je me sens un peu comme face à une tornade, il faut s'accrocher au bastingage, tenir bon, on ramassera les morceaux plus tard.

Marie-Tempête me mitraille d'informations. Ce que je retiendrai, c'est qu'elle a des problèmes depuis longtemps. On lui a raconté qu'à deux ou trois ans, elle fuguait de la maison. Cadette d'une fratrie de cinq enfants, elle était souvent en conflit avec les autres. Au cégep, on lui suggère de rencontrer un conseiller parce qu'elle a des difficultés avec les professeurs. Elle les fixe dans les yeux sans dire un mot lorsqu'elle n'est pas d'accord avec eux. Elle ne se lie pas aux autres élèves et on la trouve bizarre.

Elle me parle aussi, pêle-mêle, d'un curé qui, lorsqu'elle a 19 ans, lui prend la main et la met sur son pénis, d'un "psy" qu'elle voyait: "C'était comme un fix, pour pouvoir tenir la semaine", d'un homme qui souffrait d'éjaculation précoce et avec qui elle n'a pu avoir que 3 orgasmes en un an, d'un autre qui était un "sexoholic" et qui pouvait la pénétrer 700 fois par jour: "Je me sentais comme un morceau de viande", ajoute-t-elle. A ce moment, me sentant moi-même comme une poubelle, je me souviens d'avoir soupiré quelque chose comme: "Ca devait être très souffrant". S'est-elle sentie rejointe? Elle me demande si ça me dérange qu'elle soit debout mais que tout ça l'étouffe tant qu'il faut qu'elle m'explique: "J'ai mis tout sur papier, hier, pour... pour..." J'ajoute: "Pour essayer de recoller des morceaux, mettre un peu d'ordre dans votre coeur, dans votre tête?" "Oui, c'est ça, tout est si en désordre".

Elle se calme un peu, s'assoit, mais le flot verbal est loin d'être endigué. Je retiens qu'elle a enseigné, dans une autre province, une matière artistique à des enfants. Avec eux, ça allait bien, mais avec les adultes... Après des ennuis de santé (nodules sur les cordes vocales l'astreignant au silence) qui ont entraîné une cascade de conflits avec ses supérieurs, elle a été mise en arrêt de travail et est payée depuis trois ans par l'assurance. Elle est venue à Québec pour fuir sa famille, son milieu, le regard des autres qui l'humilie. Elle a essayé de poursuivre des études afin de se spécialiser dans son domaine mais les choses sont allées en empirant. Une relation tumultueuse "et sans coït", précise-t-elle, avec un homme marié lui a grugé le peu d'énergie et de santé mentale qui lui restaient. Elle a abandonné ses cours et n'arrive plus à faire de la musique, comme si ces activités la mettaient en rivalité avec son ami. Elle se lève de plus en plus tard le matin, a de la peine à se laver, s'habiller, se nourrit mal et une pile de linge sale s'accumule chez elle. Elle multiplie les conflits dans les magasins, les épiceries, les restaurants. Elle refuse de prendre les médicaments que son dernier psychiatre et son médecin traitant actuel voudraient lui prescrire. Elle me dira que sa mère a eu une dépression nerveuse quand elle-même avait 10 ans et que son frère aîné est médicamenté depuis l'âge de 20 ans. "Il est un peu fou et moi aussi, les gens me trouvent un peu folle."

"Et vous, vous trouvez-vous un peu folle?", lui demandai-je.

Marie-Tempête répond qu'elle ne réagit pas comme tout le monde. "I over react. je me sens vulnérable. Je ne sais pas comment m'y prendre pour ne pas tomber en morceaux quand les autres me rejettent. Dans ma vie sociale, je manque de douceur, je n'arrive pas à ne pas être agressive, mon pattern de relation avec les hommes n'est pas normal. Ma vie me dépasse."

Alors que je m'apprête à penser qu'elle ne manque pas d'insight, elle redevient confuse, me parle de cette fois où, parlant au téléphone avec une psychologue, elle n'a pas osé arrêter l'entretien et a déféqué dans ses culottes. Elle enchaîne en parlant d'un kyste qu'elle a à l'ovaire et que des guérisseurs pourraient lui ôter, et de son ami qui trouve qu'elle ressemble à une lesbienne. Elle ajoute qu'elle est référée par quelqu'un qui connaît son ami. Ce dernier est en thérapie ici même avec une autre thérapeute et en fait, c'est cette thérapeute qu'elle aurait voulu rencontrer. Ce n'était pas possible, lui a-t-on dit, et elle se demande bien pourquoi.

Je me sens très ambivalente face à Marie-Tempête. Vient-elle pour elle-même? Sa souffrance est si énorme. Me demande-t-elle autre chose que de se purger cathartiquement dans mon bureau (se purger de son kyste ovarien, de ses selles ou de sa douleur) pour mieux ensuite réengloutir le quotidien sans aucune autre forme d'élaboration, ou vient-elle pour surveiller son ami? Fait-elle d'ailleurs la distinction entre elle et lui? S'agit-il d'une flamboyante hystérique, dont la psychanalyse se plaint de ne plus en voir depuis longtemps, ou d'un état limite qui risque de basculer d'un moment à l'autre dans une psychose?

Je me demande alors ce qui lui fait penser que je pourrais l'aider davantage que les autres "psys" de sa liste... si thérapie il y a. Marie-Tempête dit que c'est elle qui a maintenant une attitude différente. Elle réalise qu'elle a trop de problèmes, trop de choses qu'elle veut cacher et qu'elle révèle en même temps. Elle voudrait "recommencer à vivre et ne plus être écrasée par la honte". "Vous êtes ma dernière chance", ajoute-t-elle, en me faisant osciller entre un élan quasi messianique de rédemption qui ne me dit rien qui vaille, et un sentiment d'impuissance écrasante qui n'est sans doute pas de meilleur aloi.

Voilà en somme comment s'est déroulé le premier entretien avec Marie-Tempête, la première tourmente où elle m'a donné un échantillon ou un avant-goût de ce qu'allait être notre voyage ensemble, et voici les réflexions que je me suis faites, une fois seule, après cet entretien.

J'ai l'impression d'avoir assisté, ligotée physiquement et psychiquement, à un happening archaïque pendant lequel MT m'avait donné à voir une représentation de son monde interne. Elle ne jouait malheureusement pas. Après le tomber du rideau, il n'y aurait pas d'entracte, sa vie ne reprendrait pas un long cours tranquille mais repartirait de plus belle dans une sorte de rodéo violent où elle continuerait à mordre la poussière encore et encore, à se blesser chaque fois un peu plus profondément.

Je suis frappée par l'aspect surexcité, dispersé, chaotique de Marie-Tempête mais aussi par ses efforts désespérés pour ne pas se morceler complètement. Ses comportements échevelés agissent littéralement sur moi. J'ai la sensation physique de devoir m'arc-bouter psychiquement pour garder ma propre unité interne. Je repense à ce qu'elle faisait subir à ses enseignants lorsqu'elle les fixait droit dans les yeux. Souhaitait-elle les pétrifier, comme le faisait Méduse, et devrais-je ne regarder que son reflet sur un bouclier, - pour mieux lui trancher la tête tant qu'à faire?.. Elle me bombarde de récits-projectiles, m'envahit par ses paroles-agirs, son agitation, son angoisse massive. J'ai l'impression d'être submergée, de boire la tasse en recevant des lames de fond qui, si mon attention est trop flottante, risquent de nous faire couler toutes les deux. Je réalise après coup que, pendant ce premier entretien, je n'arrivais pas à penser et à la contenir en même temps. J'avais opté pour la deuxième "façon de faire", mais cela me mettait à la fois, et de façon contradictoire, dans un état d'hypervigilance et de paralysie fort différent de celui qui m'est habituel dans mon travail.

Je crois comprendre à travers son essoufflant récit qu'elle a pu relativement bien fonctionner à certaines périodes de sa vie mais qu'elle est si massivement dépendante de la réalité extérieure que le moindre accroc peut la déstabiliser gravement. Elle me paraît être une "écorchée vive", réagissant de façon violemment paranoïaque dès que l'objet se rapproche trop d'elle alors qu'elle-même déploie un insatiable besoin d'affection, de reconnaissance et de compréhension. Elle a l'air de fonctionner sur le mode du "tout ou rien", se tenant, soit collée symbiotiquement à l'autre, soit à des années-lumière dans une solitude glaciale. Comment pourrons-nous, elle et moi, aménager une "suffisamment bonne distance", ou la moins mauvaise possible, pour pouvoir travailler? Pourra-t-elle tolérer les frustrations inhérentes à toute thérapie analytique sans se sentir encore plus démolie?

Je me demande quelles blessures narcissiques, quels manques dans ses besoins essentiels d'être portée, tenue, aimée, l'ont rendue si "insupportable, intenable et détestable". Parmi ses symptômes, son incapacité à se nourrir, se laver, s'habiller, s'occuper d'elle-même me donne à voir ou à imaginer ce qu'a peut-être été sa petite enfance. Quel holding pourrai-je lui procurer pour ne pas ajouter des "miscarriages" à un parcours déjà très marqué par les échecs relationnels. "Miscarriage", mot qui me vient d'abord en anglais, évoque pour moi un nourrisson mal transporté, ballotté, transbahuté (alors qu'il signifie échec, insuccès mais aussi fausse couche).

Je crains donc (ou je le souhaite...) d'être maladroite avec elle et que la relation n'avorte. Un souvenir personnel me revient en mémoire, celui du premier bain de ma première-née. Jeune maman inexpérimentée, j'avais eu si peur de l'ébouillanter qu'après ces ablutions, mon pauvre nourrisson bleui claquait des gencives. Il fallait à tout prix éviter ce genre d'expérience à Marie-Tempête.

Je me surprends aussi à penser en terme de contre-indication. Peut-être ne devrais-je pas la prendre en thérapie. Il n'y a aucune raison, autre que narcissique, pour penser que je pourrais faire mieux que tous les collègues à plumes ou à poils qui ont essayé de l'aider. Pourtant elle a quelque chose d'attachant et de touchant qui me rejoint et me donne l'espoir - s'agit-il d'un voeu pieux (wishfull thinking)? - qu'il y a peut-être quelque chose à faire avec tout ça. Mais je me demande si je vais être capable de la contenir, de l'aider à organiser son préconscient, à se consolider un tant soit peu, sans me laisser déborder par ma propre agressivité à son égard. Si je la trouve "pompante" après un seul entretien, comment sera la suite?

Je me rassure néanmoins en pensant à l'équipe de collègues qui m'entoure, qui pourrait tenir lieu de regard tiers, assumer une fonction paternelle. Lors de supervisions hebdomadaires de groupe, je pourrai partager mes difficultés, élaborer mon contre-transfert, éviter de me trouver en position monoparentale face à cette enfant terrible qui me donnera sûrement du fil à retordre... Au colloque de l'APPQ, il y a quatre ans, Allannah Furlong avait présenté un travail intitulé "L'encadrement du cadre: pour une cure moins infernale", où elle montrait l'importance de l'équipe et de l'institution dans le travail avec des patients difficiles.

Nous voici embarquées, Marie-Tempête et moi, pour ce que j'ai appelé un voyage thérapeutique houleux parce que constamment émaillé d'acting, sous l'emprise de l'explosif, de l'intempestif, du paroxystique.

Pendant les premiers mois, MT passera la plus grande partie de ses séances à arpenter le bureau, étalant sur le sol des dessins, des travaux universitaires, les commentant et ne supportant aucune réflexion de ma part. Assise à mon bureau, immobile, silencieuse, j'essaie de penser mais c'est peine perdue. Winnicott m'accompagne quand même puisque je me fais la réflexion que je n'arrive pas à être seule en sa présence. Elle me donne moult documents à lire entre les séances: son journal qu'elle essaie de tenir et où elle détaille le déroulement de ses journées, des comptes rendus obsessionnels et touffus qu'elle adresse aux assurances, des lettres ergoteuses qu'elle envoie à ses enseignants. C'est sans doute une façon de s'assurer qu'elle "occupe" (au sens militaire du terme...) mes pensées en son absence, et aussi de me faire agir à mon tour.

J'ai par contre beaucoup de peine à recueillir des données "objectives" sur son enfance, ses relations avec sa mère, son père, ses frères et soeurs. J'apprendrai que sa mère avec qui la relation était très conflictuelle a été hospitalisée pendant plusieurs mois et qu'elle a subi des électrochocs. MT se sentait alors perdue. La relation avec son père semble plus chaleureuse mais chaotique. Tout au long des trois années de traitement, MT déploiera beaucoup d'énergie à "brasser le cadre". Elle annulera des rendez-vous, sinon me demandera de les déplacer. Elle m'appellera au bureau, exigeant que je la rappelle illico, sonnera chez moi dès qu'elle aura découvert qu'il n'y a pas d'autres homonymes dans l'annuaire téléphonique.

Elle se plaindra amèrement du fait que je ne suis pas toujours immmédiatement atteignable, de mon manque de professionnalisme, selon elle. Elle essaiera même de rejoindre par téléphone son ami, au début ou à la fin de ses séances de thérapie à lui. C'est une virtuose des embrouillaminis et il faudra toute la patience, le tact et la fermeté de notre secrétaire pour résister à son envahissement. Quant à moi, je répondrai toujours mais succinctement à ses appels en lui proposant invariablement d'en parler plus longuement à sa prochaine séance. Je déplacerai aussi des séances, en dépit de mon malaise à l'idée d'enfreindre la règle, mais préférant cela à l'impuissance ou l'inquiétude qu'elle me faisait vivre en ne venant pas du tout. Car il lui arrivait de ne pas venir pendant plusieurs semaines. Elle retournait dans sa famille, y multipliait les éclats, en disant à chacun ce qu'il devait dire ou faire, se faisait rejeter et revenait, hargneuse, à ses séances, comme s'il n'y avait pas eu d'interruption. Elle multipliait aussi les consultations parallèles: naturopathie, eutonie, holo-énergie, et changeait souvent de médecin traitant dès que l'idéalisation qu'elle s'en faisait tournait à la fécalisation.

Le paiement de ses séances donnera aussi lieu à des joutes épiques. MT me faisait remplir des papiers pour ses assurances. Je me sentais inconfortable avec cette situation que je vivais pour la première fois. Je lui avais fait signer un formulaire d'accord, craignant qu'elle ne m'embarque dans une poursuite judiciaire comme celles dont elle menaçait le monde entier. Je lui faisais lire ce que j'écrivais à l'assureur pour ne pas nourrir plus que nécessaire ses craintes paranoïdes. Je réalisais alors que nous les partagions par identification projective, sans doute.

Marie-Tempête ne se contentait pas de "brasser le cadre" et on peut se douter que sa thérapeute était son "punching ball" favori. L'image n'est pas tout à fait adéquate, car un "punching-ball" réagit, lui... Je me sentais plutôt comme la guenille ou la savate que le jeune chiot secoue dans tous les sens avec toute l'ardeur de son jeune âge. Je me disais, paraphrasant encore Winnicott, que le meilleur service que je pouvais lui rendre, c'était de survivre à ses attaques. Elle me scrutait des pieds à la tête, séance après séance. J'en venais à me demander si elle avait bien intégré la constance de l'objet "piagétien" ou "affectif", et si elle me retrouvait, pareille à chaque séance ou si, au contraire, tout était à reconstruire d'une fois à l'autre. Si, par malheur, le col de mon chemisier lui paraissait moins bien repassé qu'à la séance précédente, elle décrétait que je n'étais pas une femme fiable, puisque trop inconséquente, et que je ne pouvais lui servir de modèle. Si elle voyait ou croyait voir sur mon visage l'ombre d'un affect (quel qu'il soit), elle m'accusait de ne plus être neutre et de vouloir l'influencer. Si je tentais de lui faire préciser ce qu'avait dit son père, sa mère, sa soeur, elle supposait que je prenais leur parti, contre elle. Si, par contre, j'acquiesçais trop vite à ce qu'elle me disait, elle le vivait comme un rapprochement intolérable.

J'avais l'impression qu'elle essayait constamment de me provoquer, de me faire réagir et sortir de mes gonds. Un jour, dans un mouvement d'irritation mal contrôlée, j'eus la maladresse de laisser échapper un "You are a tough cookie", alors qu'elle se plaignait d'être maltraitée par le monde entier: cela confirmait que je lui voulais du mal. Si je ne réagissais pas, elle se sentait ignorée et le vivait comme du mépris. Dans le transfert, j'étais pour elle, non pas "comme" sa mère, mais sa mère tout court. La marge de manoeuvre était étroite et l'alliance thérapeutique d'une fragilité extrême. A plusieurs reprises, l'image du Petit Prince apprivoisant le renard m'a servi de métaphore pour travailler les difficiles ajustements de distance entre elle et moi.

Pendant des mois, nous avons surtout parlé de son quotidien le plus immédiat: comment elle essayait d'aménager sa minuscule chambre de la Cité universitaire, ce qu'elle pouvait se faire à manger dans cet espace réduit, comment elle s'occupait de ses vêtements et de ses cheveux. Elle parlait de "grooming" et ça me faisait penser à un petit animal se toilettant maladroitement et repoussant bien évidemment toute aide maternelle. Nous étions à nouveau en plein dans le domaine des actions, non pas celles, désordonnées, impulsives, destructrices qu'elle avait l'habitude de semer autour d'elle, mais les toutes petites, les humbles et quotidiennes, "au ras des pâquerettes", qui sont comme les cailloux du Petit Poucet et qui nous aident à baliser notre chemin.

Il ne s'agissait pas de lui donner des conseils, de lui suggérer quoi que ce soit - elle m'envoyait automatiquement "bouler" - mais de la suivre pas à pas dans son tour du monde lilliputien en regardant émerger un investissement sain d'elle-même. Elle avait recommencé à faire de la musique et repris ses cours. Les notes attribuées par ses professeurs la faisaient toujours entrer dans des rages folles. Elle n'acceptait rien au-dessous de A+ et elle rendait fou le secrétariat de l'université avec ses incessantes revendications. Au moins, elle fonctionnait à nouveau. Comme elle commençait à supporter parfois de l'humour de ma part, j'avançai prudemment que les omelettes qu'elle se faisait étaient tout aussi savoureuses que des recettes sophistiquées, et que, peut-être, toutes proportions gardées, son A- n'était pas mal du tout!

Il n'était effectivement pas question de travailler son omnipotence avec des interprétations grandiloquentes, mais d'essayer de lui faire entr'apercevoir les distorsions qu'elle infligeait à la réalité externe. Pendant longtemps par exemple, elle ne réalisait pas du tout à quel point elle mettait un mur de mots entre elle et moi. Dès que j'essayais à mon tour de dire quelque chose, elle me reprochait de toujours lui couper la parole. Elle prit conscience de cet état de fait le jour où, taquine, je levai le doigt pour quémander à l'enseignante qu'elle avait été la faveur de m'exprimer. Elle rit de bon coeur et me dit: "Je parle donc tant?.."

A un retour de vacances, un an et demi après le début de son traitement, nous nous retrouvons, MT et moi, face à une réalité extérieure, plutôt banale pour moi, mais "effractante" pour elle. Une immense plante verte a été placée dans le bureau. MT voit bien que je n'y suis pour rien mais explose et se perd en imprécations. Elle trouve stupide et irréfléchi de changer le bureau pendant sa thérapie. Elle se demande si on l'a fait exprès pour l'embêter et pense que la personne qui a fait ça a besoin d'une psychanalyse. La plante est plus grande qu'elle, que la thérapeute, mais surtout, elle lui enlève son espace à elle, celui où elle me montrait ses dessins.

Deux séances plus tard, sa rage culmine quand elle me dit: "Ca sent le caca, c'est la plante". Je lui réponds, bourrue: "Elle nous fait peut-être une gastro". Je réalisai après coup que ma boutade impulsive était une façon humoristique de lui asséner un "mais ça va pas, la tête?!". J'aurais eu envie d'accompagner ces mots d'un signe de l'index vrillant la tempe... - d'un acting, donc, comme d'un moyen d'entrer dans son monde. MT, suffoquée, passe de la colère au rire et semble percevoir qu'elle et sa thérapeute déforment la réalité externe. Elle arrivera dans les minutes qui suivent à me dire qu'elle a eu de la difficulté à fonctionner pendant mon absence, que c'est difficile pour elle de faire confiance. Changer ce qu'il y a de stable autour d'elle, c'est un peu comme de jouer avec le feu. Je suis bien d'accord avec elle.

Après l'épisode de la plante, MT s'est mise à parler de plus en plus souvent en anglais et je l'ai suivie tant bien que mal dans cette langue qui était celle de son enfance. Sur le moment, il s'agissait pour moi de lui faire sentir qu'elle était comprise. On peut se demander cependant, dans l'après-coup, quel peut être le sens de ce changement de langues pour la thérapeute: serait-ce un agir, dans le sens d'une réponse sur le même mode, une gratification irréfléchie à une sollicitation symbiotique, ou une manifestation narcissique?

La capacité de "jouer" de MT réémergeait mais aussi celle de se déprimer et d'entrer en contact avec cette zone de noire souffrance qu'elle était parvenue à garder à distance en s'agitant si chaotiquement. Car n'est-ce pas de cela qu'il s'agit essentiellement: se défendre bec et ongles, avec les moyens du bord - par la motricité de l'acting, pour MT - contre le spectre de la dépression, dans le sens que lui donne Bergeret, dans l'économie des états limites.

Lorsqu'elle fait le bilan de sa vie, MT se désespère. Multiplier les agirs pour ne pas penser ou parce qu'on ne peut pas penser. Dans ce cas particulier, il me semble que c'est la première option qui prévaut, car MT me sidérera à plusieurs reprises par sa capacité d'exprimer ce qu'elle ressent et de mettre en mots ses difficultés relationnelles. Voici quelques extraits de verbatim, hors contexte certes, mais qui illustrent bien son potentiel à faire autre chose qu'agir:

"Les autres sont pour moi des miroirs, comme si je n'avais pas conscience de moi." ... "J'ai besoin de copier un modèle, je n'ai pas d'identité. J'ai besoin d'être aimée par quelqu'un pour devenir une personne." ... "La seule manière pour moi d'aimer, c'est de rester loin pour ne pas empoisonner la relation." ... "Je ne sais pas me protéger des autres, alors je les attaque." ... "Je suis pleine de trous intérieurement... les trous se remplissent de démons, de choses négatives." ... "Je cherche toujours une mère idéale. Je voudrais être acceptée sans rien faire." ... "Est-ce que je suis authentique ou est-ce que c'est pour vous plaire?" ... "J'ai peur de vous aliéner en tant que personne et de vous perdre en tant que thérapeute. J'essaie de vous détruire mais alors, vous ne serez plus disponible pour m'aider."

Un jour, elle arrive à sa séance en me disant qu'elle a repéré ma voiture et mis une pièce dans le parcomètre. Comme je lui demande comment elle comprend son geste, elle me répond: "J'ai peur de vous, alors j'apprivoise votre voiture..."

Elle arrive aussi à me dire que parfois, elle a des fantaisies, telle que mettre sa thérapeute en morceaux. Lorsque je lui demande: "Est-ce que des petits bouts de Mme K. sont moins apeurants que Mme K. toute entière?", elle trouve l'idée drôle, ne la rejette pas et accepte même que je fasse un pas de plus en rattachant ce vécu transférentiel à son vécu d'enfant. Quand la mère était hors circuit, plusieurs personnes s'occupaient d'elle à la va-comme-je-te-pousse, des petits bouts de personnes pour une petite fille déchirée.

Introspection et insight sont bien là mais se déploient par à-coups ou plutôt se déchargent comme s'ils provoquaient une excitation psychique impossible à contenir assez longtemps pour qu'une élaboration ultérieure puisse se faire. Elle me faisait penser au Sisyphe de la mythologie grecque: condamné par les dieux à rouler un rocher jusqu'au sommet d'une montagne, il ne peut jamais parvenir à son but car l'énorme bloc retombe toujours entraîné par son propre poids. Albert Camus se plaisait à imaginer Sisyphe heureux lorsqu'il redescendait vers la vallée, car supérieur à son absurde destin, plus fort que son rocher et que les dieux qui l'ont puni, conscient et acceptant le tragique de sa condition. Je me disais que tant qu'il agissait, peinant et suant, dans l'urgence de ne pas se faire écraser par la masse minérable, il n'y avait peut-être pas vraiment de place pour la pensée. Celle-ci ne pouvait se dérouler, dans le découragement et le désespoir à la limite de l'exprimable, que pendant le court instant où il regardait le bloc dévaler la pente. Redescendre vers la plaine, puis repartir à l'assaut de la montagne était peut-être pour lui, comme pour MT, la seule façon de lutter encore et encore contre l'effondrement, la décompensation. Agir pour survivre psychiquement?

Mais à bien y penser, ne faisais-je pas les mêmes efforts, toujours à recommencer, que Sisyphe, en essayant d'accueillir les agirs de MT, de les décoder (les fantasmer), les détoxifier et les lui renvoyer un peu plus métabolisables?

Une collègue à qui je faisais lire le premier jet de ce texte a réagi par un sentiment de découragement à l'image de Sisyphe et m'a signalé son inconfort. Elle pointait avec beaucoup de sensibilité ce sentiment d'abattement qui m'oppressait par moment au cours de cette thérapie, et ce doute qui est encore présent. Ai-je fait autre chose pendant ces trois années que de tenir la tête de MT hors de l'eau, l'empêcher de retourner massivement son agressivité contre elle, c'est-à-dire se suicider?

Chez ce type de patients, l'oscillation entre la pensée et les actes de décharge est rapide. Ces derniers durent plus longtemps et le thérapeute s'illusionne peut-être en pensant qu'un travail de liaison est toujours possible. Il l'est parfois et cela vaut la peine d'essayer. Danielle Flagey, dans la Revue Belge de Psychanalyse, écrit de façon savoureuse: "Le monde intérieur de ces patients ressemble à un théâtre où la représentation serait constamment interrompue par l'effondrement des planches de la scène. Pour que la pièce se joue, et soit intelligible, l'intervention d'un menuisier doit précéder celle du critique littéraire." Elle ajoute que "pour compliquer les choses, nous ne sommes pas requis comme menuisier".

Pourtant avec MT, j'avais eu l'impression, tout au long de notre voyage commun, de faire un travail d'artisan bénédictin en ravaudant, centimètre par centimètre, les déchirures de ses voiles. Mais il y a des moments où acteur et ravaudeuse sont dépassés par les événements et atteignent leurs limites. A quelques semaines d'intervalle, l'ami de MT rompt leur relation et le père de MT décède. C'en est trop pour elle, la réalité extérieure l'envahit, ma fonction de pare-excitation est débordée. Il y a collusion avec son fantasme de petite fille d'avoir rendu folle sa mère: elle est persuadée que non seulement elle empoisonne la relation mais qu'elle a le pouvoir de rendre malade à en mourir.

Elle décide d'arrêter sa thérapie qui ne l'aide pas du tout et, à la dernière séance, revient avec une liste écrite de reproches à mon égard. Elle s'est sentie endommagée par mon ton de voix sévère et pas du tout sympathique, critiquée, pas respectée, pas aimée et pas encouragée face à ses difficultés. Je n'étais pas un modèle de communication pour elle puisque je ne posais pas beaucoup de questions. Je ne l'avais pas assez aidée lorsqu'elle en avait besoin. Elle me donne en exemple le fait que sa voiture ait été remorquée pendant une de nos séances et que je n'aie pas bougé le petit doigt pour lui porter secours. Elle conclut en disant qu'elle s'en retourne chez elle (avant d'empoisonner sa thérapeute, donc pour la protéger?).

Je m'accrochais à mon fauteuil pour encaisser le déferlement de griefs tout en notant que MT ne semblait ni débordée, ni confuse ni même agitée. Je me suis dit qu'elle avait bien le droit de ressentir et de dire ce qu'elle voulait mais que, pour une fois, ce ne serait pas la Loi du talion. Je lui demandai comment elle se sentait après m'avoir dit tout ça, et devant son "Bien mais c'était difficile", j'ajoutai que le travail que nous avions fait ensemble avait été difficile certes, mais que de me faire des reproches ne cassait pas la relation, que si elle revenait à Québec et voulait reprendre sa thérapie, je serais là. "Merci", m'a dit MT en souriant.

Elle a quitté avec des dettes. Elle avait proposé dans un premier temps de les régler en nature, soit avec un ensemble de coûteuses valises. Elle m'en avait parlé à quelques reprises: ces valises représentaient pour elle l'époque où sa vie n'allait pas trop mal, où elle travaillait et pouvait se payer de beaux objets. Pour l'éternelle émigrante que je suis, elles étaient aussi porteuses de sens. J'aime penser que MT me signifiait "Vous m'avez contenu pendant trois ans, je vous laisse une partie de moi en paiement..." mais, après un refus de l'institution d'accepter ce type de paiement, elle signifia par écrit que le traitement reçu ne correspondait pas à ses besoins et qu'elle ne se sentait donc aucunement endettée.

Mme Letarte, lors d'une présentation à Québec, il y a quelques années, avait dit quelque chose qui m'avait frappée. Je l'avais noté et l'ai retrouvé en préparant ce travail: "La satisfaction ne laisse pas de sillage, de trace chez le cas limite. C'est sur une trace de non-satisfaction que le désir continue de se construire". Et tant qu'il y a du désir, il y a de la vie et de l'espoir. Bon vent, Marie-Tempête...

Références

Bergeret J. La dépression et les états limites. Paris, Payot, 1987

Flagey D. "Objets-Cadres" et mises en acte. Revue belge de psychanalyse. 1986, no 8.

Furlong A. L'encadrement du cadre: pour une cure moins infernale. Colloque APPQ.

Winnicott D.W. La haine dans le contre-transfert. De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris, Payot, 1969.

Plusieurs textes portant sur l'agir et la relation transféro-contretransférentielle, provenant de la Revue Belge de Psychanalyse et dont je remercie les auteurs (J. Godfrind, M. Haber, M.J. Vansina) ont alimenté ma réflexion sans que je puisse les citer nommément.

 

Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec