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Les "mauvaises" actions

Paulette Letarte

Je dispose maintenant d’une demi-heure pour me plaindre, pour dire que notre métier est pénible et que nous souffrons souvent, que parfois nous en avons assez! Certains patients nous poussent au bout de nos forces et nous rendent l’activité de pensée presque impossible: ils nous submergent, ils embolisent notre compréhension par un fatras de détails, de répétitions, de contradictions, de paradoxes. Ils ne nous laissent pas l’ouverture nécessaire pour que nous puissions développer une pensée personnelle. Il m’arrive de tenter de me protéger en disant au patient: "Laissez-moi le temps de penser!"

Certains patients nous inondent de leurs affects et notre empathie, ou notre sympathie, risquent de nous jouer des tours. Le thérapeute doit être comme une éponge: capable d’absorber tout ce qu’on lui présente, sans critiquer, sans refuser, et capable de n’exprimer rien d’autre que ce qu’elle a absorbé. Nous voudrions nous cacher qu’avec certains patients, nous courons le risque de fondre, de nous diluer dans ce qu'ils nous font absorber: la distinction entre le thérapeute et son patient se brouille et l’appareil à penser ne pense plus. Nous pouvons alors être tentés de nous récupérer narcissiquement en bombardant le patient d’interprétations toutes faites et en cherchant à le dominer. Nos connaissances concernant les mécanismes de l’inconscient peuvent alors être utilisées dans un jeu pervers sadique. Quand le thérapeute a peur, il est porté à tirer une interprétation¼ à bout portant!

Dans mes années de formation j’étais en supervision avec Francis Pasche. Je lui parlais d’une patiente homosexuelle très émouvante et qui me faisait une cour effrénée. Au moindre malaise contre-transférentiel, j’interprétais hâtivement n’importe quoi¼ et n’importe comment! La patiente se taisait alors et par la suite, elle s’engageait dans un long processus dépressif. Pasche me demandait: "Pourquoi est-ce que vous l'assommez?¼ Ce que vous lui dites, ce n’est pas une interprétation, c’est un passage à l’acte" Graduellement j’ai compris que cette patiente me faisait peur et que j’utilisais mes connaissances incertaines comme arme contondante!

C'est le passage à l'acte contre-transférentiel par excellence, la façon de transformer un traitement en jeu de forces. Passage à l’acte parfois d’une rare cruauté. Dans le film Family Life, la mère dit à sa fille enceinte: "Tu dois te faire avorter; tu dis que tu refuses mais moi, je sais que c’est ce que tu souhaites. Je sais mieux que toi ce que tu penses¼ parce que moi, je suis ta mère".

Nous sommes parfois en danger de dire implicitement au patient: "Je sais mieux que toi ce que tu penses parce que, moi, je suis ton thérapeute". C'est faux! C’est de l'intimidation, du terrorisme contre-transférentiel¼ encore une fois, un piège narcissique.

Autre passage à l’acte: certains thérapeutes se dégagent de la contrainte du temps. Quand le patient dit quelque chose, ils interrompent la séance en disant: "Ce sera tout pour aujourd'hui¼ " et si le patient se tait, ils interrompent la séance par ces mots: "Puisque vous n'avez rien d'autre à dire aujourd'hui¼ ". On peut se demander quels facteurs contre-transférentiels viennent jouer en faveur de ces séances de durée régulièrement imprévisible. Il est très important que thérapeute et patient se sentent tous les deux couverts par une loi, par une contrainte de durée, par un contrat qui engage aussi bien l’un que l’autre: le thérapeute, aussi bien que son patient, est soumis à une loi qu’il s’engage à respecter. Sinon, comment pourra-t-il analyser les positions exigentes du surmoi de son patient?

Il arrive aussi que nous perdions des patients¼ Je pense non seulement aux interruptions inopinées de traitement, mais aussi et surtout au suicide. Situations douloureuses s’il en est! Nous sommes alors emmenés vers une pénible revision du traitement et vers une question destinée à rester sans réponse: "Est-ce que j’aurais pu empêcher ça?¼ "

 

Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec