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L’action… qu’est-ce qu’on en fait?

Paulette Letarte

J’emploierai tour à tour les termes d'analyste ou de psychothérapeute, en me dégageant de l'idée que l'analyste est toujours masqué derrière le divan et que le patient n’est grand qu’étendu sur le divan! En effet, l’analyste est souvent amené à recevoir ses patients pour des entretiens en face à face, hors divan. C’est la référence à l'inconscient qui constitue le dénominateur commun, la référence aux modes de fonctionnement de l'appareil psychique tels qu’ils apparaissent dans des entretiens centrés sur la libre association des idées. Nous sommes ainsi entraînés vers une psychologie des profondeurs.

On a beaucoup prétendu que l'analyste ne s'intéressait pas aux résultats du travail qu’il entreprend avec son patient, la guérison advenant comme par surcroît. Mais à l’examen, cette affirmation s’avère inexacte. Et j’ai souvent constaté que les collègues les plus orthodoxes, ceux qui clament leur désintérêt pour l’amélioration de leurs patients, se montrent fort intéressés ou même enthousiastes quand ils nous donnent des nouvelles du patient que nous leur avons adressé. "Il va beaucoup mieux; il n’a plus l’air d’un clochard; il a trouvé un emploi et il s’intéresse à ses enfants. Il a beaucoup changé ces derniers temps!"" Qu’il l’admette ou non, l’analyste est profondément impliqué, personnellement concerné, par le devenir de ses patients. La théorie est une chose, mais la vie en est une autre et l’élaboration théorique doit éviter le piège de dévitaliser la vie!

On imagine l’analyste "neutre et bienveillant", à qui le passage à l’acte déplaît. L’exercice de l’analyse est un métier difficile qui consomme une grande quantité d’énergie et c’est l’affect qui sert de moteur: moteur anti-neutralité Quant à la bienveillance, l’analyste n’est pas non plus bienveillant car il est bousculé par son patient, par exemple quand il est l’objet de demandes qu’il ne peut pas satisfaire.

Mais alors, que signifient neutralité et bienveillance? Neutralité implique que l’analyste doit pouvoir tolérer qu’on le soumette à des tensions inimaginables dans la vie ordinaire et que son désir de comprendre doit rester prioritaire. Quant à sa compréhension, elle doit être mûe par la bienveillance, le désir d’aider en cherchant à comprendre. Neutralité et bienveillance impliquent que la compréhension des mécanismes intrapsychiques ne s’inscrit pas dans un jeu de force, dans une relation de pouvoir. L’interprétation est trop souvent comprise comme un jeu dogmatique qui rappellerait Molière: "Et voilà pourquoi votre fille est muette!" L’interprétation proférée, imposée, est redoutable car elle suscite le désir de riposte, le jeu au plus fort: elle s’inscrit dans une relation transféro-contretransférentielle sado-masochique. L’interprétation dogmatique et imposée apparaît comme une forme masquée de passage à l’acte de l’analyste.

Qu'est-ce que le passage à l'acte au sein de la relation thérapeutique? Est passage à l’acte toute transgression de la règle fondamentale. Mais ici encore, l’amour-propre du thérapeute est mis en cause: il risque de considérer comme passage à l’acte toute "désobéissance" du patient. La notion même de passage à l’acte est marquée par le contre-transfert.

La règle fondamentale, l’injonction de "tout" dire, est une règle impossible. "Tout" est parfois trop! Ou encore, "tout" devient immédiatement insolent, dangereux, trop personnel, prématuré Remarquons quand même que "tout" dire ne signifie pas "tout", tout de suite! La règle fondamentale constitue une invitation, une permission, un espoir, mais il va sans dire que cette ouverture a tôt fait de susciter les craintes les plus vives et que la liberté de parole s’acquiert après un long apprentissage. Sous couvert d’obéissance à la règle fondamentale, certains patients l’utilisent à des fins de défi: je pense à certains patients qui utilisent le premier entretien comme occasion de confession générale de leur plus grande intimité.

Une patiente très ralentie, très abattue, fait état, dès le début d’un premier entretien, d’une histoire transgressive étonnante: "J'ai fait l'amour avec mon père et avec mon frère¼ je suis lesbienne¼ je suis alcoolique et je vole!" Elle se tait et elle paraît chercher autre chose encore, autre chose qui convienne à une psychanalyste. Je lui demande donc: "Est-ce que vous me dites tout ça parce que je suis psychanalyste et que vous pensez que c'est ça qui m'intéresse? Moi, ce qui m'intéresse, c'est qui vous êtes¼ la personne que vous êtes A part ça, pourquoi venez-vous me voir?" La patiente se rembrunit, paraît plus sincère et elle dit sa souffrance centrale: "C’est parce qu'elle m'a quittée!" Je demande: "Parlez-moi d'elle..." - "C'était mon professeur de chant depuis des années. Je l'aimais beaucoup et je pensais qu’elle m’aimait bien. Elle est allée s’installer en province. Elle ne m’a pas avertie! Je ne savais pas qu'elle allait partir J’ai trouvé son numéro de téléphone et je l’appelais tous les jours. Elle a refusé de me répondre. Pourquoi m’a-t-elle quittée?"

Cet exemple démontre bien qu’une pseudo-obéissance à la règle du "tout" dire peut masquer un défi et un refus. Par le biais d’une verbalisation, la patiente passe à l’acte: elle transgresse en utilisant sa capacité de verbaliser à des fins de défi. Elle ne dit pas à quoi elle pense, elle cherche plutôt à produire une certaine impression, à agir plutôt que penser.

A l’approche des vacances, une patiente raconte une situation très blessante. Elle a été rejetée avec ironie et cynisme par une amie à laquelle elle tient beaucoup. Le récit à peine terminé, elle fouille impulsivement dans son sac à main et se lève, aussi impulsivement. Elle veut partir immédiatement. Je demande: "Partir? Pourquoi faire?" "J'en peux plus! J'en peux plus!" - "Raison de plus pour ne pas partir! Restez d’abord et nous allons essayer de venir à bout de cette difficulté. Nous allons essayer de comprendre et de négocier tout ça à deux!".

Certes il aurait été facile de lui dire: "Vous avez voulu partir parce que je vais partir en vacances, et que c’est notre dernière séance avant l’automne. Vous avez voulu partir avant que je ne parte" Interprétation qui aurait été partiellement justifiée mais qui présentait l’inconvénient de privilégier le narcissisme de l’analyste. Il faut prendre garde aux excès d’interprétation dans le transfert: elles masquent souvent le narcissisme du contre-transfert. Pour être valable et mutative, une telle interprétation doit être découverte par la patiente elle-même.

L’activité de pensée est une activité d'orfèvre: elle utilise une faible quantité d’énergie. Quand le quantum d’affect augmente, l’activité de pensée est menacée et l’excédent tend à se décharger naturellement en action (ne fût-ce que dans les gestes et mimiques qui accompagnent la parole). L’affect est aussi notre richesse, notre moteur, notre vie. Nous avons besoin de suffisamment d’affect pour que la pensée ne soit pas sèche et froide, inhumaine. Le psychothérapeute n’est pas l’humain préfrontal inatteignable et nous sommes amenés à nous interroger sans cesse sur l’influence de nos affects sur notre compréhension du malade et de ses difficultés: un trop d’affect tend à nous faire glisser vers l’interprétation projective. Nous cherchons à comprendre, chacun à notre façon et nous sommes marqués par notre histoire personnelle, tout autant que notre patient. La cheville contre-transférentielle fait office de tremplin pour notre compréhension, mais c’est aussi un écueil majeur: ici intervient l’analyse personnelle du thérapeute qui lui permet d’affiner la double écoute transférentielle et contre-transférentielle.

 

Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec