Introduction
9e Colloque
Être
ou ne pas être... différent, là est la
question
Marie-Ange Khandjian, L.Ps. |
je diffère
de toi, loin de te léser, je t'augmente.
Saint-Exupéry (Lettre à un
otage)
Albert
Jacquard (Éloge de la
différence)
Il
me fait plaisir d'ouvrir ce IXe colloque de
l'A.P.P.Q. en vous souhaitant à tous et à
toutes la bienvenue. Je vous propose de partager
quelques réflexions, certaines saugrenues,
d'autres plus sérieuses, que m'a inspirées le
thème de cette rencontre.
Commençons
d'abord par les saugrenues : j'ai essayé
d'imaginer, par une sorte de démonstration par
l'absurde, un monde où tout serait pareil,
semblable, similaire, uniforme, la même chose.
Un monde d'avant la création biblique, sans
couleurs tout y serait grisaille et
pénombre , sans odeurs l'univers de
Grenouille dans le roman Le
parfum de Patrick Suskind
, un monde sans chants d'oiseaux ni rires
d'enfants un seul son monocorde,
lancinant, la nymphe Écho répondant
indéfiniment à Narcisse, perdu quant à lui
dans son reflet. Il n'y aurait bien sûr pas de
saisons, pas de froid ni de chaud, pas de doux ni
de rugueux, rien que du lisse, du poli, de
l'écurement tiède... Un monde incolore,
inodore, insonore, intemporel, et ô combien
insipide; une antichambre de la mort, peuplée
par des êtres ni humains, ni animaux, ni
végétaux, par des clones, tous pareils,
asexués, fantomatiques.
Vous
comprendrez donc combien , pour citer Albert
Jacquard, se fait vitale.
Mais
alors, et si on imaginait, à l'autre extrême,
un univers où tout serait différent de tout? Un
monde où il n'y aurait aucune similitude, aucune
analogie ou ressemblance, aucune régularité. On
n'y pourrait alors rien anticiper, rien
reconnaître, rien prévoir. Une sorte de tour de
Babel couplée à un labyrinthe de miroirs
déformants, où l'Alice de Lewis Carroll
courrait après des chapeliers fous et des
lièvres pressés. Vous l'avez compris : ce
serait le désordre, le chaos, l'angoisse, la
mort. Un peu ce que vivent les malades qui ont
perdu la mémoire immédiate et pour qui un même
visage, vu deux fois à quelques heures
d'intervalle, devient deux visages différents.
Notre
corps et notre psyché, de la naissance à la
mort, luttent pour se situer entre ces deux
univers extrêmes.
En
ce qui a trait au , (Varela et Cohen, 1989).
Le
rôle de notre système immunitaire est de
défendre notre corps contre les agressions
étrangères : agents pathogènes, profils
moléculaires différents des nôtres (ou
antigènes), agents génotoxiques. Pour ce faire,
il doit distinguer les profils moléculaires
étrangers, les comparer à ceux de notre propre
corps, mémoriser ces informations pour pouvoir
les reconnaître ces profils moléculaires
étrangers quand ils se présentent à nouveau,
et enfin les détruire pour assurer sa propre
survie.
C'est
dire combien, pour notre corps, le différent,
l'étranger est l'ennemi à abattre. Et combien
tragiques sont les cas où notre système
immunitaire s'emballe, s'affole et
s'autodétruit, comme c'est le cas dans les
maladies auto-immunes.
Pour
le psychisme humain les frontières entre le
différent, l'étranger, l'étrange, l'ennemi et
le semblable, le familier, l'ami sont mouvantes
et sujettes à un équilibre fragile. Pour les
Grecs anciens, le xenos,
le xénos
est aussi bien l'étranger, l'hôte que l'on
reçoit dans sa maison, à sa table, sans rien en
exiger en retour, que le barbare dont il est
important de se différencier et que l'on combat
farouchement. Pour les Arabes, le garib,
l'étranger avec qui l'on partage le pain et le
sel, cesse de l'être pour devenir un ami, un
quasi-frère. Mais un dicton populaire vient
immédiatement semer le doute, quant à ce pacte
fragile:
-Mon
frère et moi contre mon cousin.
-Mon
cousin et moi contre mon voisin.
-Mon
voisin et moi contre l'étranger.
En
français, comme dans plusieurs autres langues,
le mot défini par le Larousse comme celui
qui est d'une autre nation, qui ne fait pas
partie d'une famille, d'un groupe, qui n'est pas
connu s'associe immanquablement à
l'adjectif , défini quant à lui comme bizarre,
extraordinaire, contraire à l'usage, à l'ordre,
au bon sens.
Freud
(1933a), dans son texte , nous éclaire sur cette
sensation insolite, inconfortable qui nous
envahit lorsque l'objet, de familier, se
transforme en étrange, et d'étrange en quelque
chose qui inquiète par sa proximité absolue.
Après avoir décortiqué plusieurs situations de
ce type, il conclut que le fond du problème est
que, je cite, .
On
peut se demander alors si notre horreur devant la
montée des intégrismes et leur cortège de
violences en Algérie, au Rwanda, mais
aussi, plus proche de nous, culturellement
parlant, dans l'ex-U.R.S.S., en Irlande et en
Bosnie-Herzégovine n'est pas, entre
autres, le retour de ce que nous, chrétiens
bien-pensants et civilisés, avons refoulé des
cruautés de l'Inquisition, lors desquelles
sorcières, hérétiques, apostats, juifs et
marranes étaient soumis aux supplices de la
torture.
Jean-Bertrand
Pontalis (1988) dans son article , où il
s'entretient avec Albert Jacquard, s'interroge
sur l'origine de la xénophobie, cet effroi face
à l'étranger, mais qui est aussi fascination,
donc attirance. Il évoque l'angoisse du
huitième mois, décrite par René Spitz, qui
saisit le bébé lorsqu'un visage autre que celui
de sa mère s'approche de lui. Cette angoisse,
par contre, ne se manifeste pas devant un objet
totalement différent, devant un animal par
exemple. Dans la continuité de Freud, Pontalis
pense que l'angoisse devant l'étranger
intervient quand l'autre est à la fois semblable
et différent. C'est pourquoi il tient pour
incomplète l'idée admise selon laquelle le
racisme témoignerait d'un refus radical de
l'autre, d'une intolérance foncière aux
différences : , et de citer en exemple les films
d'horreur, dont les monstres ne sont que plus
effrayants parce qu'ils ont presque notre forme,
ou le sentiment de familière étrangeté que
nous ressentons en apercevant sans le vouloir, en
marchant dans la rue, une silhouette connue, mais
qui n'est que notre reflet dans une vitre.
(Imaginez un peu si, tout à coup, à ma place
chacun de vous apercevait son sosie...)
Mais
alors, qu'est-ce que le racisme? Il n'est plus un
simple effroi mais bien un mépris, une haine. Il
implique le fait de remplacer sournoisement le
constat d'une différence par l'illusion d'une
supériorité. Le devient . C'est si rassurant
(Jacquard, 1978).
Et
comment y arrive-t-on, à ce sentiment de
supériorité? C'est ici que Pontalis fait
intervenir la notion de projection : tout ce que
je ne veux ou ne peux admettre en moi de mauvais,
de coupable, de dangereux, je le mets au-dehors,
je le dépose en l'autre. Le conflit, la
violence, le pulsionnel, je l'expulse hors de moi
et le situe dans l'autre. Et si j'arrive à
expulser totalement cet autre, à le rapatrier
dans son pays, à l'enfermer ou à le tuer, je
pourrai peut-être avoir l'illusion, pour un
temps au moins, de m'être débarrassé du
mauvais. On voit là comment naissent les
guerres.
À
presque vingt ans d'intervalle, Freud écrit deux
textes qui sont d'une actualité brûlante. Il
s'agit de , écrit en 1915, et de , lettre
adressée à Albert Einstein en 1933. Dans ces
deux écrits, Freud nous rappelle que nos
pulsions ne sont que de deux sortes, celles qui
visent à conserver et à unir nous les
nommons érotiques ou sexuelles et
d'autres qui visent à détruire et tuer
nous regroupons celles-ci sous le terme de
pulsion d'agression ou de destruction. Freud se
garde bien de porter hâtivement un jugement de
valeur sur ce qui est bien et sur ce qui est mal.
Il observe simplement que ces deux pulsions sont
tout aussi indispensables l'une que l'autre, et
qu'elles sont toujours liées l'une à l'autre.
Avec lucidité, il pense qu'il est vain de
vouloir supprimer les penchants agressifs de
l'homme, mais qu'on peut tenter de les détourner
suffisamment pour qu'ils n'aient pas à trouver
leur expression dans la guerre. Il formule des
voies indirectes de lutte contre celle-ci :
l'établissement de liens affectifs entre les
hommes. Il évoque deux sortes de liens:
celui qu'on retrouve dans une relation
semblable à celle qu'on a avec un objet
amoureux, même dénué de buts sexuels, et
que résume la maxime suivante : ;
celui qui passe par l'identification, qui
établit entre les hommes des points communs
significatifs, et ce faisant, fait surgir des
sentiments communautaires, des ressemblances.
Pour
Freud, la Culture intellectuelle,
artistique, avec un C majuscule est la
grande rassembleuse d'hommes; le musée, plein de
trésors créés et légués par des artistes de
provenances différentes, est une nouvelle
patrie; la Civilisation, l'Éducation sont les
outils qui transforment les pulsions égoïstes
en pulsions sociales, et qui maintiennent la
paix.
Freud
ne se fait cependant pas trop d'illusions quant
à la rapidité du succès des entreprises
pacifistes; il évoque avec cet humour décapant
qu'on lui connaît l'image des moulins qui
moulent si lentement qu'on a le temps de mourir
de faim avant d'obtenir la farine...
Pontalis
nous fait remarquer que nous nous trouvons face
à deux exigences contradictoires. D'une part,
des groupes de plus en plus nombreux revendiquent
leur identité, mettant l'accent sur les
différences culturelles, religieuses,
linguistiques. D'autre part, il nous est
demandé, au nom de la tradition humaniste, de
tenir ces différences pour nulles. Illustrant
les excès d'une telle attitude, il évoque des
exemples quotidiens plutôt cocasses et des
réponses qui ne sont pas tout à fait ;
lorsqu'un enfant dit que son voisin a la peau
chocolat, devrait-on nier sa perception en disant
: ; ou s'il découvre que sa petite copine n'est
pas faite comme lui, il s'entendrait répondre :
La
situation est paradoxale : il nous faut être à
la fois différents et pareils, maintenir la
riche diversité de notre terreau et l'unité du
genre humain.
Je
ferai appel, non pas pour conclure, mais pour
laisser ouvert le débat, à une conviction de
Winnicott (1969) :
RÉFÉRENCES
FREUD,
S. (1915). in : Essais de
psychanalyse, Paris,
Payot, 1981.
FREUD,
S. (1933a). in : Essais
de psychanalyse appliquée,
Paris, Gallimard, 1985.
FREUD,
S. (1933b). in :
Résultats, idées, problèmes,
Paris, P.U.F., 1985.
JACQUARD,
A. (1978). L'éloge de la
différence : la génétique et les hommes,
Paris, Seuil.
PONTALIS,
J.-B. (1988). . Entretien avec Albert
Jacquard, in : Perdre de
vue, Paris, Gallimard.
VARELA,
F. et COHEN, A. (1989). ,
Nouvelle Revue française de psychanalyse,
no 40 .
WINNICOTT,
D.W. (1969). , Revue
l'Arc.
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