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L'ANALYSE, " EXERCICE DE L'IMPASSE " ?
- Grandeur et misère d'une cure -

Louise A. Demers, m.d.

Dans "Analyse terminée, Analyse interminable", fort de toute son expérience, Freud déclare avec pessimisme que l'analyse, comme l'art d'éduquer et de gouverner les hommes, est un métier impossible; c'est-à-dire où l'on peut d'avance être sûr d'échouer. Freud assimile ainsi la psychanalyse à un "exercice de l'impasse ", selon la belle formule de Georges Bataille. De plus, l'expérience analytique révèle des résistances à la guérison, insurmontables. Devant la supériorité de l'inertie psychique, de la non "détachabilité" de l'investissement libidinal narcissique à un objet, de l'attachement à la maladie et aux souffrances soit par culpabilité et besoin d'auto-punition masochiste, soit à cause d'une réaction thérapeutique négative qui relève des pulsions de mort, l'analyste peut simplement s'incliner et avouer son échec. À l'instar de Freud, l'humour cynique a inspiré à Cioran une maxime pessimiste qui s'adresse aux entreprises censément les plus sérieuses, parmi lesquelles peut bien figurer la cure analytique. Sa maxime -"Nous bricolons dans l'incurable"- fait écho aux paroles de l'Ecclésiaste: "J'ai appliqué mon coeur à connaître la sottise et la folie; j'ai compris que cela aussi c'est la poursuite du vent. Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin et celui qui augmente sa science accroît sa douleur".

Christian David écrit: "...qu'une telle sentence ne peut laisser indifférents les psychanalystes, puisque l'invention elle-même de la thérapeutique psychanalytique comme son développement ultérieur ont procédé de la présomption et de la vérification de la thèse opposée: qui accroît sa science atténue sa douleur voire s'en libère".

Ces propos semblent vouloir faire porter l'échec de la cure analytique sur des caractéristiques relevant du narcissisme de mort de l'analysant, le rendant candidat presque assuré à une réaction thérapeutique négative. Dans cette conjoncture, l'analysant devient une indication discutable parce qu'on l'inscrit dans une logique du désespoir, devant un psychanalyste qui, lui, professe un optimisme de principe, une logique de l'espoir, quant à l'efficacité de la cure psychanalytique.

Il est peu fréquent d'entendre un psychanalyste discuter de sa vulnérabilité face aux manifestations variées du narcissisme de mort en fréquente association avec le masochisme moral. On sait pourtant que ce masochisme et ce narcissisme létaux s'attaquent en particulier à la composante positive de tout idéal et de l'idéal spécifique du psychanalyste, allant jusqu'à précipiter quelquefois un effondrement de son idéal du moi professionnel. C'est sans doute ce qui explique notre réticence à publier les cures malheureuses et notre habitude à faire plutôt paraître les cures heureuses, les notoires "happy ends". Certes s'agit-il de cas, parmi les plus ardus, c'est alors que nous mettons trop facilement l'accent sur les impasses dont il nous semble d'autant plus méritoire et valorisant d'être sortis victorieux.

C'est dire que des cures malheureuses, des échecs de notre pratique, nous en discutons rarement; sans doute parce que la violence et la soudaineté du départ de l'analysant, des ruptures quelquefois prévisibles, le plus souvent imprévues, nous imposent, en plus de la blessure narcissique, un long et pénible travail de deuil. Travail qui porte sur la mortification -au plein sens du terme- de notre désir et de notre projet d'analyser, de jouer par la compréhension un rôle de mobilisation, d'être entendus, de soulager, d'être appréciés, etc. De surcroît, ce travail nous oblige à témoigner et à éprouver de nouveau le malaise contretransférentiel, sourd, variable, discontinu, qui a suscité des préoccupations parfois lancinantes provoquées par la stimulation répétée de notre agressivité, de notre haine, voire de notre pulsion destructrice.

C'est alors que nous avons cherché appui et abri dans les textes de Winnicott, qui sont les plus cités dans ces cures: il s'agit du texte de 1947 - La haine dans le contretransfert - et de celui de 1960 - Le contretransfert -. Cet auteur nous fait prendre conscience que le patient cherche notre hostilité et qu'il faut la considérer comme utile au développement de la cure. On arrive à penser qu'en l'absence de notre contretransfert négatif, ou du moins dans la suspension de son expression, nous risquons d'être vécus comme inconsistants, avec la conséquence d'un renforcement chez le patient, de sa conviction que tout amour demeure à jamais hors de sa portée.

Winnicott est un des seuls auteurs qui n'attribuent pas le déraillement d'une cure à la non analysibilité du patient, en fait il verse dans le sens contraire en disant que toute analyse ratée est un ratage non du patient mais de l'analyste. D'autres auteurs, tels que Searles et Herbert Rosenfield, ont une opinion un peu plus nuancée. Ils insistent davantage sur la dynamique transférentielle spécifique du couple analysant-analyste. Cette dynamique, affectée par l'effet corrodant des aspects haineux et destructeurs du narcissisme de mort de l'analysant, conduit l'analyste à des contre-attitudes tout aussi négatives vécues dans un climat d'impuissance.

À travers la cure de Léo, mon intention et de départager, tant du côté de l'analysant que du côté de l'analyste, les facteurs qui ont contribué à la rupture de ce processus analytique. Quelques années se sont écoulées depuis l'interruption de cette cure; ce colloque sur le thème de "la cure infernale" me donne l'occasion d'y repenser. Cette cure m'a bel et bien fait franchir quatre des cinq fleuves des Enfers dont les noms indiquent quels tourments attendent les condamnés: le Styx (horreur), l'Achéron (douleur), le Phlégéton (brûlure), le Cocyte (lamentation). Le seul dont j'ai été épargnée, c'est Léthé, celui qui condamne à l'oubli. L'écriture de ce texte est un exercice de recontextualisation, c'est un "après-coup", qui me permet de perlaborer la cure que Léo a choisi d'interrompre.

- Extraits choisis de la cure de Léo -

Il s'agit d'un homme qui fait une demande d'analyse lorsqu'il est dans la quarantaine. D'emblée, il fonde très peu d'espoir dans cette forme de thérapie, il est sceptique quant aux bénéfices, qui plus est, il s'estime trop vieux pour changer. D'une psychothérapie d'orientation analytique entreprise il y a une vingtaine d,années, suite à l'échec d'un mariage de courte durée et de la rupture d'avec son épouse, il dit n'avoir que peu de souvenirs. Même si je ne lui ai pas posé de questions au sujet de cette thérapie, il insiste qu'il ne dévoilera pas le nom du thérapeute. Le secret est justifié par une sentence énigmatique: "...c'est tout ce qu'il me reste de cette relation-là, de ce temps-là".

Quant à son histoire personnelle, je retiens de ses propos une petite enfance avec un père décrit comme "un homme du dois-faire", strict, sévère et de peu de mots, le plus souvent absent, au travail. Quant à sa mère, sa caractéristique principale était, selon lui, d'être "endormie". J'entends que la mère de Léo avait sans doute une forte composante dépressive contre laquelle il s'était défendu en exerçant toute la liberté que sa motricité et le développement précoce du langage lui ont permis. Il garde un souvenir impérissable de ses errances sans entraves dans le quartier, de même que de ses bavardages avec les boutiquiers. Si cette autonomie lui était impossible, pour passer le temps avant qu'elle ne se réveille, il me raconte qu'il mordait les plantes caoutchoucs que sa mère affectionnait. C'était sa manière d'exercer contrôle et violence enfantines afin de contrer le malaise que lui imposait l'état dépressif de sa mère.

La maison familiale était située en face de l'église, quasi adossée contre les murs de la prison et non loin de l'école et du collège des religieux. Je me suis fait la réflexion que ce n'était pas un hasard si Léo avait choisi comme carrière professionnelle l'étude des structures institutionnelles et la nature particulière du contrôle, du pouvoir et de la régulation sociale que ces institutions exercent. De plus, cette intense activité intellectuelle m'apparaissait avoir peu de valeur sublimatoire mais semblait davantage être de l'ordre d'un contre-investissement.

Depuis quelques années, suite à un congé de perfectionnement, il est en panne de projets personnels et professionnels, il a l'impression qu'il ne désire plus rien, que sa vie est finie et que le futur n'est qu'un désert dans lequel il faudrait qu'il projette ses rêves. L'embêtant, c'est que ses rêves sont usés, "...rêver, ça pousse sur le temps vers l'avant, ça nous empêche de tomber dedans, moi j'y suis enlisé".

Sa demande d'analyse se situe dans le contexte d'une rupture toute récente d'avec un collègue, de dix ans son junior, qui jadis avait été son élève et dont il avait co-dirigé la thèse de doctorat. Ce fut, selon son propre aveu, une relation fusionnelle, un peu comme il imagine la relation d'une mère avec sa fille. De son côté, l'émergence d'un désir intense à l'égard de son collègue a fait fuir celui-ci dans un état de panique homosexuelle. Léo en parle comme d'une relation d'amour frustré, mais aussi d'une relation qui lui a révélé une partie insoupçonnée de sa personnalité, celle d'éprouver une passion amoureuse pour une personne de son sexe. Cette passion frustrée a fait sourdre en lui une rage, une furie, une violence, affects qui, au moment de la consultation, lui causaient des problèmes psychosomatiques.

Jusqu'à cette prise de conscience, il vivait seul avec ses deux chats, en misant sur son travail intellectuel puisque c'était la seule sphère d'activité qui lui permettait d'éprouver beaucoup de succès et de satisfaction. jusqu',à maintenant, le monde relationnel n'avait été que source d'échecs et de déceptions. Il s'était habitué depuis ces dernières années à vivre avec des interrogations sans réponses. Il s'était accommodé tant bien que mal de sa propre obscurité, me confiant qu'il a un certain mépris pour lui-même et les gens qui se voient acculés à devoir consulter un psychanalyste pour un grand retour aux traumatismes de leur enfance. Tout cela est dénoncé, il va sans dire, avec sarcasme et dérision.

Suite à l'entrevue d'évaluation, malgré un scepticisme de bon aloi et une résistance certaine, j'estimais que la souffrance dépressive de Léo ainsi que sa vulnérabilité aux angoisses d'intrusion et de séparation en faisaient une bonne indication d'analyse. L'asthénie, la dévalorisation de soi, le désinvestissement du monde extérieur et un sentiment de vide formaient la constellation d'un syndrome dépressif caractéristique de ce qu'il est convenu d,appeler une pathologie limite sur le versant névrotique.

Nous nous entendons, sans trop de problèmes, sur les questions des vacances et des honoraires et sur la fréquence de trois séances par semaine dès que j'en aurai la possibilité. L'analyse commence au rythme de deux séances-semaine.

Dès la première semaine d'analyse, Léo raconte le rêve suivant: "...On annonce à la radio qu'un chat meurtrier est en liberté et qu'il rôde dans la ville. Le chat se prénomme Bolide. Je l'aperçois de la fenêtre de ma chambre à coucher, il est tout noir, avec ses poils hérissés il a l'air d'être en furie et d'avoir la rage. Sournoisement, il plonge à la gorge de mon chat et le blesse sérieusement. Heureusement, malgré l'attaque sanglante, mon chat n'est pas mort. Avec son aide, j'attrape Bolide par la queue et avec force et violence je lui fracasse la tête contre le mur de ma chambre".

Dans ses associations, Léo s'identifie à Bolide en disant qu'il y reconnaît sa partie enragée et furieuse qui s'est révélée à lui lors de la rupture avec son collègue. Il s'identifie également au chat blessé mais pas tout à fait mort. Avant la séance, il avait consulté le dictionnaire sous l'entrée bolide: parmi les différents sens proposés, il retient l'expression "foncer comme un bolide", s'appliquant à une voiture sport et la notion qu'il peut s'agir d'un météorite, fragment de corps céleste qui traverse l'atmosphère et qui bombarde la terre. Aucune allusion n'est faite par l'analysant ou par moi sur le contenu transférentiel de ce rêve. J'ai conservé à l'intérieur de moi l'idée que ce bolide-météorite pourrait bien foncer, sauter à la gorge et bombarder la terre-mère de l'analyste et que l'enjeu final serait la mise à mort violente de sa psychanalyse. Mais notre chat n'était pas encore mort...!

Pendant deux ans, l'analyse de Léo se poursuit. La première année a surtout porté sur le contenu d'homosexualité latente de la relation avec le collègue et sur les effets narcissiques dévastateurs du rejet et de sa fuite. Nous avons, tant bien que mal, exploré, malgré la réticence du patient, l'arrière-plan de cet élan amoureux et ce qu'il permettait de comprendre des relations précoces de Léo, tant du côté maternel que paternel.

Vers la fin de la première année, j'offre au patient la troisième séance, telle que convenue, lors de la prise de nos engagements respectifs. C'est refusé sans plus et sans possibilité aucune d'explorer le refus. À la même période, le patient décide de prendre des vacances d'été anticipées de deux semaines sur les miennes. En filigrane du refus et de la séparation de sept semaines, il exprime et ressent beaucoup de colère à devoir s'astreindre à mon horaire, ce qui brime son besoin impérieux de prendre de l'air quand il le souhaite, comme dans sa toute petite enfance. L'analyse est ressentie comme une institution oppressive, comme une autre structure de pouvoir et de contrôle à l'égal de la prison, de l'église, de l'école et du collège. Il déteste venir à ses séances et trouve que l'analyse a un caractère sinistre, austère, "...trop préoccupée de pénombre". Il dort mal la veille de ses séances, ce qui affecte sa performance au travail, fonctionnement essentiel pour se garantir l'admiration si ce n'est l'affection de ses collègues.

Sa doléance principale, c'est que cette analyse est en train de sabrer dans la fiction qu'il avait composée au sujet de son enfance dorée et libre et il ne supporte pas que j'y touche. Il se rappelle ce que sa mère disait de lui enfant: "...toi, on ne peut pas te toucher, ni te parler". C'est tout comme si, à chacune de mes interprétations, je mettais de l'ombre sur ses souvenirs d'enfance. "...Depuis que j'en parle ici, ce n'est plus ce que c'était, mes souvenirs se sont ombragés, les images ne sont plus ce qu'elles étaient et ne peuvent plus servir de la même façon". Il se vivait comme mort et son analyse comme une autopsie, "...ici, c'est comme faire un post-mortem...! Parler de ses souvenirs, de son enfance, de ses traumatismes, à quoi ça sert? De plus, j'ai l'impression qu'une fois énoncés, mes idées, mes souvenirs, c'est comme si je les perdais, comme si je n'avais plus rien".

Le jour de son anniversaire de naissance, Léo téléphone sur une impulsion et demande une séance supplémentaire. Il raconte qu'il est né avec des ongles trop longs et que son visage était égratigné. "...Mes joues étaient très griffées de telle sorte que j'ai fait peur à ma mère, mon apparence l'a horrifiée. Je suis né violent. Dès la pouponnière on m'a brimé en me mettant des gants faits de compresses de gaze, c'est l'équivalent d'être dégriffé, comme on fait avec les chats. Dès la pouponnière j'étais un chat sauvage, j'étais hors norme".

Combien de fois il me rappelait que j'avais comme patient un chat sauvage dangereux et que je n'arrivais pas à en faire un chat domestique. Dans le même souffle, il me confie qu'il a la conviction que je le trouve moche, froid, cassant, plutôt déplaisant et surtout pas parlable. Bref, il se sent conforme à ce que sa famille, en particulier sa mère, pensait de lui.

Je vous relate de mémoire le contenu d'une séance qui m'avait particulièrement saisie. Cette reconstitution va vous donner l'idée de ce qui se passait durant la deuxième année.

Léo: "...Je ne pense pas pouvoir changer quoi que ce soit au problème de fond, pour le reste des choses dans ma vie ça ne va pas si mal, ma foi ! J'ai l'impression que le problème de fond c'est comment je me sens en me levant le matin, ça doit venir du premier moment où j'ai ouvert les yeux, je suis tombé sur une sorte d'horreur".

L.A.D.: "...ou plutôt du regard horrifié d'une autre sur vous ?"

Léo: "...Mais j'ai peur de me souvenir de ça, il faudrait que l'histoire soit reconstruite. L'horreur, il me semble l'avoir ressentie dans mon corps".

L.A.D.: ",,,j'en conviens tout à fait et c'est avec vos souvenirs corporels que nous pouvons la reconstruire, cette histoire". Je lui rappelle le contenu de la séance supplémentaire le jour suivant son anniversaire de naissance.

Léo: "...Le bébé avec des mitaines pour recouvrir les griffes...? Pour moi c'est la preuve de ma violence, de mon mauvais caractère, de la peur et de l'horreur que les gens éprouvent devant le chat sauvage que je suis. C'est aussi l'origine du chien savant, c'est-à-dire de celui qui s'est bardé de diplômes. Cet exploit a été source d'admiration mais depuis, je me suis condamné à performer afin de mériter quelque chose d'autre qu'un regard d'horreur, de répulsion et de désapprobation sur ma personne. C'est là-dedans que je réalise que je suis comme elle".

L.A.D.: "...Vous voulez dire que vous avez pris à l'intérieur de vous le regard horrifié de votre mère vous concernant, de même que ses attentes, et l'attribuez à toute personne qui s'approche de vous depuis, comme avec moi dans l'analyse".

Léo: "...Si vous le dites, c'est votre histoire sur ma vie. Vous savez, la fiction à deux ce n'est pas mon fort, il faudrait que moi je le pense. Vous savez, d'éclairer le sens de mon caractère, de mes attitudes et comportements actuels sur la base de vieux souvenirs, je trouve ça absurde. Avoir 40 ou 50 ans et découvrir que notre mère ne nous a pas aimé ou mal aimé, je ne sais pas comment vous dire, mais je trouve ça doublement absurde. Je voudrais taire tout ça, réduire tout ça au silence".

Ce n'est pas un hasard que Léo se sente très interpellé, peu de temps après la séance que j'ai relatée plus haut, par un poème amérindien qu'il a lu dans une revue dans ma salle d'attente. Il me cite de mémoire le premier vers: "After you have travelled, you enter a silence".

Léo: "...Entrer dans un silence qui tairait les discours, les théories, c'est une idée qui m'émeut beaucoup. Pas le silence au sens où l'on ne parlerait plus, pas la communication où l'on n'entendrait pas, mais plutôt ce qui serait dit ou entendu à partir du silence." Après la séance, dans un geste inhabituel de spontanéité, il revient avec la revue et m'indique la page où se trouve le poème.

And after a long time traveling/
You will enter a silence/
You will know it is winter/
By the way your dreams/
Tremble like stones/ when the
Wind comes /through

Depuis ce moment, les séances étaient occasion de silence beaucoup plus que de paroles associatives. De l'avis de Léo, il fallait surtout réduire au silence la pensée que le plein exercice de sa colère, de sa rage et de sa violence lui est essentiel, car mettre cette expression de lui-même entre parenthèses c'est: "...se retrouver comme un ver de terre à qui l'on a sectionné une partie, c'est m'amputer de moi-même". Pour lui, venir en analyse c'était de plus en plus rencontrer un être moche, violent, féroce: "...C'est mettre à nu tout ce que je suis d'inacceptable, de sauvage sous le regard de quelqu'un qui ne m'aime pas; de ça j'en ai la ferme conviction. Ce que je suis en réalité est un invariable, c'est-à-dire n'être acceptable pour personne". Paradoxalement, il me faisait comprendre qu'il tenait malgré tout à cette identité négative.

Je me voyais aux prises avec un patient qui était à nouveau traumatisé narcissiquement par l'analyse et l'analyste, comme dans le temps de la pouponnière, et dont l'énergie libidinale n'était pas employée au bénéfice du narcissisme vital et des intérêts du Moi, mais détournée au profit du narcissisme létal: amour ou haine de soi dans l'accomplissement de l'oeuvre analytique ? La situation m'a fait songer à ces vers de Valéry:

Le vrai rongeur, le ver irréfutable
...Il vit de vie, il ne me quitte plus
Amour peut-être ou de moi-même haine ?
Le cimetière marin

C'est ainsi qu'il valait mieux la taire, cette haine, et la déplacer sur l'analyse, sur le processus qui exerçait sur lui tous les travers des pires structures de pouvoir et de contrôle. Il a résolu son dilemme en ne se présentant plus à ses séances.

Je reçois, deux jours après la séance à laquelle il ne s'est pas présenté, une brève note avec le règlement des honoraires pour le mois en cours. La note se lit ainsi:

"Chère madame,

Je vous prie de m'excuser d'être parti sans prévenir. Il me semble préférable, réflexion faite, d'interrompre mes séances plutôt que de les prolonger inutilement.

Avec mes remerciements."

Six mois plus tard, j'ai relu la lettre suivante, dont je vous fais part:

"Chère madame,

Depuis le moment où j'ai cessé de vous voir, je n'ai fait que travailler. Les engagements acceptés de plus ou moins bon gré pour l'année en cours étaient trop lourds; je me suis promis de ne plus recommencer. Cette situation explique en partie ma fuite: je devais m'absenter pour deux séjours de trois à quatre jours et je voulais prendre dix jours de vacances au printemps pour tenir jusqu'à l'été. Tout cela aurait créé des complications et déjà, je n'en pouvais plus. Le matin où j'ai décidé de dormir jusqu'à huit heures au lieu de courir chez vous, un poids m'a été enlevé. Pendant plusieurs semaines, je me suis senti libéré, presque euphorique. Après, s'est fait jour le sentiment que j'étais irrémédiablement seul, et j'en suis là, peut-être là où il fallait en venir. Il pleut sur les arbres de ma campagne et une nouvelle étape de ma vie commence, au-delà de la crise qui m'a jeté sur votre divan dans un dernier sursaut, comme un poisson sur la grève. Crise du corps et du coeur dans ses derniers retranchements. Des chemins s'ouvrent...le désir de faire la paix avec moi-même et avec les autres, pourquoi pas avec vous aussi ? Je ne souhaite pas vous oublier, vous ferez partie de moi, pour le meilleur et pour le pire. Je renonce à comprendre pourquoi nous avons lutté si férocement. On aurait dit que le langage n'était pas un pont entre nous, bien au contraire, plus nous parlions, plus l'abîme se creusait. J'ai eu sans cesse l'impression de ne pas être compris de vous; pourtant je m'efforçais de traduire mes pensées et sentiments dans une langue inventée pour l'occasion qui n'était ni tout à fait la mienne ni tout à fait la vôtre et qui n'exprimait rien de tout à fait vrai.

Est-il possible de penser que nous ne sommes pas sourds-muets et qu'une langue commune existe entre nous, qui nous serait restée inaccessible ? Quelle serait cette langue ? Je n'en sais rien, peut-être un chant sans paroles. Je voudrais que vous sachiez aussi que je ne regrette pas d'avoir tenu deux ans; j'ai vu des choses, c'est cela que je voulais: voir. Vous m'y avez aidé. Vous aviez des théories et des explications dont je n'ai pas fait grand usage et ce refus a pu être pénible pour vous. Je me demande, en effet, ce que vous avez ressenti de cette aventure mais c'est une autre question qui restera sans réponse.

Avec mes meilleurs sentiments."

Ce que j'ai ressenti de cette aventure ? Suite à l'interruption abrupte de ce processus thérapeutique, même si je n'étais pas dans un état d'impréparation, car la rupture effective avait été sujet de menaces réitérées, mon premier mouvement affectif a été de soulagement. Soulagée de ne plus être conviée à une analyse qui n'avait jamais été à l'enseigne d'un processus ronronnant mais bien du type chuintant avec toutes griffes dehors. Soulagée de ne plus être sous l'emprise de cet analysant féroce, éprouvant, prêt à bondir sur chaque mot proféré comme si c'était une proie à déchiqueter, à dévorer. La veille des séances, je commençais à me préparer mentalement pour faire face et supporter le mieux possible ce climat houleux et de tourmente. Cette cure parsemée de confrontations, de heurts, de boucliers levés commençait à me peser et surtout me débordait en dehors des séances, ce qui n'est pas mon expérience habituelle.

Ce que j'ai ressenti de cette aventure ? Ce combat singulier, ce duel sans merci avait exercé sur moi tout un poids de violence paralysante. Avec la cure de Léo, je me suis sentie interdite d'être, de penser et de parler, du moins dans l'esprit de mon légitime idéal du moi professionnel. J'ai douloureusement ressenti que j'avais surévalué son versant névrotique et que je devais abandonner l'espoir de déboucher sur un mode d'implication mutuelle où un travail symétrique d'élaboration, de construction, de mise en liaison permet de dégager les grandes lignes de la problématique du sujet, à travers un processus où les capacités créatives du clinicien et celles de l'analysant sont mobilisées sans que la fonction contenante du cadre soit mise en défaut. Au contraire, Léo n'a eu cesse de faire ressortir l'indigence, l'inopportunité et parfois la nocivité de mes interprétations et de mes constructions. Ses sorties agressives alternant avec d'affreuses mélopées dépressives brodant sur le thème de sa vie finie jusqu'à lui conférer une stridence insupportable, recouvraient un mouvement de maîtrise non pour s'engager mais pour exercer un contrôle à travers ce qu'il appréhendait de mes attentes. La mise à jour des souvenirs corporels et les associations éclairantes que Léo maniait avec subtilité, les significations proposées n'ont pu résulter d'un échange mutuel. Mes tentatives pour faire varier ses positions ou pour susciter une articulation ont été sans effet; mon insistance n'a fait que traduire le caractère intrusif de mes interventions, lequel a entraîné l'expression d'un profond désarroi.

Cette situation n'a fait que mobiliser les résistances, réactiver le risque de dépossession, que faire ressurgir des expressions pulsionnelles inaccessibles à l'élaboration psychique. Une telle impasse a été un fait traumatique pour les deux partenaires de cette situation analytique.

Pourquoi a-t-il quitté l'analyse? Pour paraphraser le titre du livre de Marion Milner "On not being able to paint", étais-je aux prises avec le dilemme "of someone not being able to beanalysed" et j'ajouterais "by me" ou avec le "on not being able to analyse"?

J'ai la triste impression que la réponse, si tant est que l'on puisse en énoncer une, se situe quelque part entre ces deux propositions. Je ne puis qu'émettre des hypothèses. La première qui me vient à l'esprit c'est que la douleur dépressive en solitaire a été préférée à un changement perçu comme un insupportable renoncement à un voeu d'autarcie narcissique valorisée par lui depuis le début de sa vie. C'est un patient dont le moi n'était qu'une longue élaboration d'un deuil primaire survenu avant toute possibilité d'organisation dépressive. C'est ainsi que le passé continue à peser sur le présent. Tout ce qui a blessé reste blessant et l'impossible recontextualisation par le biais d'une perlaboration psychanalytique a obligé le patient à la répétition transférielle de l'identique du traumatisme quitte à prendre le rôle du fils-analysant violent-violenté devant une mère-analyste apeurée et horrifiée conduite à faire des erreurs.

La résultante de cette hypothèse c'est que, pour les individus traumatophiles, il n'y a pas de deuil mais un endeuillement solitaire et interminable, sans fond ni limite. L'enfant procédant d'un tel traumatisme a déjà un self se développant selon des lignes de cristallisation particulières, telles que déjà conçues par Farbairn dans sa théorie de l'internalisation d'un mauvais objet, où l'objectif est la mise sous contrôle de l'effet négatif du mauvais parent en captant les objets qui les dénient à l'intérieur d'eux-mêmes. Ces enfants traumatophiles établissent des lieux de consignation intrapsychique pour contenir les communications parentales troubles ou les événements traumatiques, en attaquant les liens entre ces contenus et leurs dérivés pré-conscients. Cette liaison travaille à dévitaliser la douleur de son sens en la transformant en non-connaissance, conférant à ces expériences internes des caractéristiques de vide et de vacuité. La douleur psychique est alors transformée en une expérience de vide. Il n'est donc pas surprenant que ce type d'individus soit traumatisé par les activités de liaison, de connaissance et de mise en sens, exercées dans la cure par le psychanalyste. Avec Léo, ce qui devait faire du sens menait inévitablement au malentendu.

Quelque appellation que l'on puisse donner à un tel processus, ne faudrait-il pas se demander si ce qui était au coeur du problème de l'analyse n'avait rien à voir avec un conflit inconscient capable d'être interprété, mais était davantage l'indice d'une constellation rebelle dans son essence au déroulement d'une cure. Que tout s'est passé comme si l'analyse avait trouvé un adversaire de taille, plus puissant qu'elle; un adversaire qui la tient en échec, la fameuse puissance invincible du facteur quantitatif mis de l'avant par Freud dans son texte de 1937. Faut-il se rabattre avec pessimisme ici sur le biologique, l'inné, donc sur l'analysable? Je ne le crois pas.

Faut-il se résoudre à accuser la pulsion de mort pour expliquer la mise en déroute de l'instrument analytique? Il est vrai que j'ai peu parlé de pulsion de mort alors qu'elle était on ne peut plus au rendez-vous. Léo est en fait l'exemple frappant de "L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort". Dans ce texte, Ferenczi stipule que certains indices confirment que ces enfants ont bien remarqué les signes conscients et inconscients d'aversion, d'horreur ou d'impatience de leur mère et que leur volonté de vivre s'en est trouvée brisée. Des occasions relativement minimes, au cours de la vie ultérieure, suffiraient alors pour mouvoir et susciter en eux les pulsions de destruction et la volonté de mourir. Ferenczi dit s'être vu peu à peu obligé de réduire la capacité de travail analytique de ces patients. Une situation s'est imposée: celle de laisser le patient faire pendant quelque temps comme un enfant. C'est ici je crois que ma contribution au départ de Léo entre en jeu et qu'une réponse additionnelle peut être apportée à la question: pourquoi Léo a-t-il quitté l'analyse?

Malgré la vivacité des explications mises en lumière jusqu'à présent, la dernière hypothèse qui m'apparaît importante et qui, à mon avis, a été déterminante dans son départ, c'est que Léo a été, pour moi, un analysant "mal accueilli dans sa quête de l'informe".

Je dois admettre que sa lettre sa lettre m'a surprise parce qu'elle met en évidence que Léo a tiré des bénéfices thérapeutiques sans pour autant avoir pu supporter le processus analytique. Peut-être que là était le problème de fond: lui voulait voir, moi j'aspirais à plus pour lui, il me frustrait de mon attente initiale. Nos projets n'avaient pas la même ampleur et de ce fait n'étaient pas sur la même longueur d'onde. Moi, j'aurais souhaité manier "l'après-coup" pour libérer Léo de son passé en lui conférant des significations nouvelles, en montrant que l'entrave peut être réutilisée, le poids mort mobilisé, le sentiment de fatalité dissipé, grâce à l'apport dynamique d'un effort d'anticipation imaginaire. Il ne nous a pas donné le loisir, dans le présent de la séance et de la cure, de remodeler telle ou telle période du passé. Comme pour Christian David: "...Cette action croisée de l,anticipation prospective et du remodelage rétrospectif entre dans mes aspirations d'analyste".

Aurait-il fallu ne rien attendre, consentir à ne pas soulager, renoncer à mon idéal d'intelligibilité, accepter de me laisser ligoter par la mécanique impalpable du travail du négatif, terriblement corrosif à l,égard de mon désir et de mon idéal de construction? Sans doute. Aurait-il fallu que je sois plus patiente? Sans aucun doute. Aurait-il fallu que je reste piégée dans le jeu du transfert paradoxal, dans la relation d'emprise qui m'était proposée, sans interpréter? Il n'y a pas de doute dans mon esprit. Qui plus est, il aurait fallu que mes capacités créatives se trouvent orientées autrement.

Le versant névrotique de la pathologie limite de Léo n'était qu'un leurre et je n'ai pas su le réaliser assez tôt pour accorder une place plus importante à l'étayage, à l'appui narcissique, aux fonctions de parexcitation, cela en mobilisant les moyens pour soutenir mes propres activités mentales afin de ne pas trop accentuer la dissymétrie entre mon mode de pensée et d'expression et celui de Léo. J'aurais dû mieux écouter et surtout entendre ce qu'il cherchait à me dire dans "...c'est votre histoire, (...) il faudrait que moi je le pense...". Il aurait fallu que j'adopte une attitude de recherche, d'interrogation afin de soutenir un mouvement symétrique chez Léo, la dissymétrie n'avait servi qu'à un renforcement des défenses. Les matériaux apportés par Léo, en particulier, dans la séance-anniversaire ont été traités trop formellement par moi. Par là, je veux dire que je n'ai pas recueilli l'informe, je l'ai reçu et perçu comme un fantasme déjà constitué ou comme un fantasme à construire trop rapidement.

En rétrospective, dans l'approche de ce type de matériaux on doit mieux respecter leur mode d'émergence sous la forme de traces, de fragments disjoints, d'affects en mal de représentation qui évoquent la pensée du rêve dans l'instant fugace du réveil où elle n'a pas encore été mise en langage. Que l'on se souvienne bien de l'association de mon patient qui disait que le problème...doit venir du premier moment où j'ai ouvert les yeux.

Qu'on se rappelle aussi les propos de Léo sur le silence, sur le type de communication qu'il aurait fallu trouver,...le chant sans parole.

Comme l'écrit Misès: "...Ce matériel semble plus ouvert à une expression sous forme poétique qu'à une saisie dans un discours maîtrisé; on a le sentiment qu'en fixant ces émergeances par la parole, on en réduit la polysémie potentielle, on limite la multiplicité des significations qu'elles détiennent d'être justement ineffables: le psychanalyste est touché par ces expressions coupées des connexions qui en préciseraient le sens, il est mobilisé par là dans ses capacités créatives personnelles". L'effet de séduction que ce type de matériel a exercé sur mon appareil psychique m'a conduite à trop analyser et surtout trop rapidement.

On peut maintenant mieux saisir toutes les implications de la demande que Winnicott adressait aux psychanalystes d'éviter de "gonfler l,aire de l'informe en y injectant des interprétations qui ne seraient en réalité que le produit de leur propre imagination créatrice". Cette mise en garde trouve son complément dans l'invitation bien connue de Bion à développer, du côté du fauteuil, notre capacité d'oublier, la possibilité d,éviter le désir, de sacrifier même plaisir et déplaisir, besoin de compréhension et d'aide. Ce dont il est question ici, c'est de l'accomplissement opportun du désir d'irreprésentation. Faire droit au désir d'irreprésentation c'est tenter de toucher l'impensé et s'ouvrir à la créativité primaire. Or, qu'est-ce que cette créativité? Selon la formule de Pontalis, c'est: "...la nostalgie d'un immédiat effaçant l'écart nécessairement introduit par la représentation (...) sinon la capacité de produire des formes à partir de l'aire de l'informe".

En dernière analyse, je m,aperçois que je n'ai pas su laisser Léo faire comme un enfant, tel que le suggère Ferenczi, ni jouer assez longtemps, comme un enfant, avec lui, dans l'aire de l'informe, tel que le conseille Winnicott.

Métier impossible? Non. Métier difficile? Certes. Métier difficile parce que c'est un art du "bricolage" qui ne pourra jamais se fonder sur une technique qui ne serait pas affectée par l'irrégularité du fonctionnement psychique de l'analyste, tant dans la séance que dans la vie. L'analyse est bel et bien un "exercice de l'impasse" qui nous met en présence de notre incurable désir de mobiliser le développement psychique. Le problème c'est que nous atteignons cet objectif avec plus ou moins de bonheur selon les cas.

RÉFÉRENCES

( selon l'ordre dans le texte )

CIORAN, E.M. (1951), Précis de décomposition, Gallimard, Paris.

DAVID, C. (1992), La bisexualité psychique, pp.129-130, Payot, Paris

WINNICOTT, D.W. (1956), Clinical Varieties of Transference, in: Collected papers: Through Pediatrics to Psychoanalysis, 1958, pp. 295-299, Basic Books, New-York.

SEARLES, H. (1959a), The effort to drive the other person crazy, In: Collected papers on Shizophrenia and Related Subjects, 1965, pp. 254-283, Int. Univ. Press, New-York.

ROSENFIELD, H. (1971), A clinical approach to the psychoanalytic theory of the life and death instincts: an ivestigation into the aggresive aspects of narcissism, Int. L.J. PsychoAnal., pp.52,169-178.

FERENCZI, S. (1929), L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort, In: Oeuvres Complètes IV, 1927-1933, Payot 1982, Paris.

DAVID, C., op.cit. p. 281.

MISÈS, R. (1992), Les pathologies limites de l'enfance, p. 38, PUF, Paris.

WINNICOTT, D.W. (1975), Jeu et réalité, L'espace potentiel, Gallimard, Paris.

PONTALIS, J.B. (1975), Trouver, accueillir, reconnaître l'absent, Préface in Winnicott, D.W. Jeu et réalité.  

 

Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec