Parler devant vous
aujourd'hui représente pour moi un grand honneur
mais suscite aussi une crainte certaine. Parler
pour ne rien dire, voilà ma plus grande crainte.
Parler sans avoir pensé, sans que le travail de
la pulsion ne se soit vraiment mis à
l'uvre, sans que ma créativité ne se soit
mobilisée pour faire de cette présentation non
seulement une production théorico-clinique, mais
aussi une création habitée. Sans prime de
plaisir, mais aussi sans souffrance, nous dit
Aulagnier (1982, p. 250), nous ne pouvons pas
créer. J'ajouterais que nous ne pouvons pas
aider non plus. Plaisir-souffrance, voilà le lot
du travail de création, du travail d'écriture,
de thérapie, du travail de nos patients. Dans
une perspective plus optimiste, Winnicott (1971a)
dirait qu'il faut apprendre à nos patients à
jouer. C'est ce que j'ai tenté de faire avec la
patiente dont je vais vous entretenir
aujourd'hui, mais c'est aussi ce que j'ai fait
pour construire ce texte : jouer avec mes
pensées, les laisser aller là où la pulsion le
commandait, là où mes investissements ont été
les plus chargés. Mais avant, une
question : pourquoi écrire sur cette
patiente et peut-être pourquoi écrire tout
court? Et, finalement, pourquoi vous embêter
avec mes préoccupations de thérapeute, ou avec
les angoisses de ma patiente? Cette question,
discutée en profondeur par de nombreux
analystes, pourrait témoigner de ceci : quand
quelque chose nous touche, nous émeut, fait
travailler notre pensée, le réflexe est de
vouloir partager cet avec d'autres vivant la
même chose, ou pouvant nous aider à donner un
regard autre à notre perception, à objectiver
dans le sens de l'objet objectif de
Winnicott (1971b) notre détresse, notre
douleur. Aulagnier (1975) dit encore : Nous
tentons d'attribuer du sens à l'insensé, à
l'obscur, à la douleur, tout comme le bébé
aura besoin de sa mère comme , celle qui offre
à l'infans un sens aux éprouvés
corporels douloureux. Pas besoin de tragédies ou
de deuils pour ressentir ce besoin de parler.
Dans notre pratique clinique, il suffit d'un
patient plus difficile, d'un mécanisme
d'identification projective à l'uvre ou
d'un contre-transfert mal analysé pour que nous
ressentions le besoin de partager notre
expérience avec un collègue ou un superviseur.
C'est ce que j'ai décidé de faire avec vous
aujourd'hui en espérant que mon travail de
pensée serve de relais au vôtre, et que ce que
j'ai à vous transmettre soit suffisamment
investi de représentations de mots et d'énergie
liée pour que vous y compreniez quelque chose et
puissiez à votre tour faire écho, par votre
propre pratique clinique, aux qui m'ont habitée
durant cette analyse assez déroutante.
Madame
B. vient me voir en consultation une première
fois, se plaignant d'affect dépressif, de
malaise dans ses relations sociales, dans sa
relation de couple et dans son milieu de travail.
Ce dont je me rappelle le plus de cette première
tranche de thérapie, qui ne durera que quelques
semaines, c'est le contrôle que la patiente
exerce dans toutes les sphères de sa vie, et
avec moi en particulier. Elle négocie les heures
de ses rencontres, ses propos et ses affects sont
régis par l'isolation, l'insight est
faible. La relation thérapeutique n'est pas
très investie et, finalement, les défenses
prendront le dessus : madame B. se sent mieux
après deux mois de traitement et ne désire pas
pousser plus loin sa réflexion sur elle-même.
Je lui indique ma disponibilité à la rencontrer
de nouveau si cela lui semble nécessaire dans
l'avenir, et nous nous quittons sur cette offre
dont elle tirera profit quelques années plus
tard, après une tentative infructueuse de
thérapie de couple.
Madame
B. réapparaît donc à mon bureau trois ans plus
tard, en m'exprimant clairement que cette
fois-ci, elle désire . Elle veut comprendre
pourquoi elle se place toujours dans des
situations difficiles, pourquoi toutes ses
relations sont si tendues. L'affect est
dépressif. Considérant son désir d', je lui
propose une analyse qu'elle accepte non sans
crainte par rapport au coût et à la durée de
la démarche. Madame B. n'a pas perdu tous ses
traits obsessionnels et son besoin de contrôle,
mais sa souffrance psychique aura raison de ses
hésitations.
Le
long voyage de l'analyse débuta alors, et ce
sont de nombreuses pages de notes et de
réflexions personnelles que j'aurais à vous
résumer aujourd'hui. Heureusement pour vous, le
processus transféro-contretransférentiel m'a
orientée vers deux axes principaux : le thème
de l'enfant de remplacement et celui du deuil
pathologique.
J'ai
retenu la dimension d'enfant de remplacement,
alors qu'elle n'occupa au début que peu de place
dans les associations libres, dans les rêves et
même dans la présentation de l'histoire
personnelle de la patiente, ce qui peut confirmer
le paradoxe de l'identification endocryptique
décrit par Abraham et Torok (1987) d'être à la
fois omniprésente dans la psyché mais
totalement inaccessible, enfermée dans un caveau
tellement étanche qu'aucun rejeton (au sens du
refoulement freudien) n'apparaît en contenu
manifeste. Si bien que je n'apprendrai que , au
détour d'un propos apparemment anodin, que la
patiente est née un an après la mort, des
suites d'une méningite, d'une sur alors
âgée de six ans. La patiente me dira cela sans
affect : Ce n'est qu'au compte-gouttes que
j'apprendrai les détails concernant cette mort
et la réaction de la mère à la suite de cette
perte. La patiente ne trouve pas d'intérêt, ni
de pertinence, à me parler de cet événement,
bien qu'elle décrive sa mère comme inconsolable
de la perte d'une fillette très idéalisée.
Comme le dit Maria Torok (1968, p. 243), .
J'apprendrai tout de même au fil des mois et
très lentement (nous constatons le danger qu'il
y a pour elle d'interposer sa sur entre
nous deux, comme ce fut le cas entre elle et sa
mère), j'apprendrai donc que sa sur
souffrit, soudainement, au chalet d'été, de
crampes intestinales, de nausées et de
vomissements qui l'amenèrent à l'hôpital où
les médecins ne conclurent qu'à un malaise
bénin. La fillette revint à la maison et mourut
dans la nuit dans les bras de sa mère. Bien que
ce soit ici la version peut-être déformée du
roman familial, deux détails méritent notre
attention : le premier c'est le souvenir que
l'analysante aura d'avoir éprouvé, au même
chalet d'été, l'année de ses six ans, des
symptômes gastro-intestinaux identiques qui
nécessitèrent une hospitalisation. Deuxième
détail : la patiente répétera à plusieurs
reprises au cours de son analyse : Comme si la
mère ne s'était jamais séparée de cette
fillette morte dans ses bras alors qu'elle
berçait sa remplaçante.
Louis
Althusser (1992, p.48) dont le prénom
commémorait la mémoire du premier amour de sa
mère, qu'elle ne cessa jamais d'aimer et qui
mourut à la guerre disait dans les mêmes termes
que ma patiente : "En face de ma mère et
hors d'elle, je me sentais toujours accablé de
ne pas exister par moi-même et pour moi-même.
J'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait eu
maldonne, et que ce n'était pas vraiment moi
qu'elle aimait ni même regardait... Quand elle
me regardait, ce n'était sans doute pas moi
qu'elle voyait, mais, derrière mon dos, à
l'infini d'un ciel imaginaire à jamais marqué
par la mort, un autre, cet autre Louis dont je
portais le nom mais que je n'étais pas...
J'étais traversé par son regard, je
disparaissais pour moi dans le regard qui me
survolait pour rejoindre dans le lointain de la
mort le visage d'un Louis qui n'était pas moi,
qui ne serait jamais moi."
Voilà
donc pourquoi nous nous retrouvons au carrefour
des problématiques du deuil pathologique et de
l'enfant de remplacement.
Le
deuil pathologique
Que
dire du deuil pathologique qui soit pertinent
pour notre propos d'aujourd'hui? Il faudra bien
sûr résumer, puisque le deuil est une réalité
universelle qui pèse de tout son poids au
cur de la plupart des thérapies que nous
menons avec nos patients. Deuil d'un père, d'une
mère, d'un frère, d'une sur, deuil d'un
idéal, d'un dipe mal résolu, tout cela
concerne la clinique du deuil. Mais qu'en est-il
du deuil pathologique, non résolu disent
certains, chez une mère qui perd soudainement un
enfant et qui, pour survivre narcissiquement, se
fera faire un enfant de remplacement, portera un
bébé vivant dans un corps et dans un cur
endeuillés, et bercera ce bébé dans le déni
de la perte de l'autre? Ma patiente dira de sa
mère qu'il fallut, dans l'année suivant la mort
de sa fille, la placer . Psychose, dépression
majeure? On ne peut que spéculer à ce sujet
mais il est à retenir que la mère était
enceinte de madame B. pendant cette année de
dépression.
La
patiente fut donc imprégnée, portée, nourrie
au sein même d'une douleur immense, d'une perte
narcissique insurmontable pour la mère. La
fillette décédée devint l'enjeu d'une
idéalisation massive, au mépris de
l'ambivalence inhérente à tout processus normal
de deuil. Freud, dans (1915), séparera le fait
de la mort de celui de la perte. Le deuil est
nécessairement une perte narcissique. La perte
d'un objet est celle d'un objet narcissique.
Freud lui-même perdit sa fille Sophie, alors
âgée d'une vingtaine d'années. Il écrivit le
19 janvier 1920 au pasteur Pfister : Je pourrais
ajouter que la mère de ma patiente ne parvint
jamais à surmonter cette offense narcissique
grave. Le travail de deuil ne fut donc jamais
élaboré. Le deuil pathologique, comme le
précise Michel Hanus (1994) dans une monographie
récente de la Revue française de psychanalyse
portant sur le deuil, consiste à se dispenser de
faire un deuil. L'investissement de l'objet
étant en partie narcissique, la perte objectale
sera elle aussi narcissique, ce que le
narcissisme tout-puissant ne peut tolérer : se
voir imposer une limite. N'étant plus
tout-puissant, poursuit Hanus, il n'est plus
lui-même. S'il s'effondre, il laisse apparaître
ce contre quoi il a été formé : l'impuissance
initiale. Le narcissisme primaire ne vit jamais
seul, il requiert l'objet qui satisfait ses
besoins. "Refuser le deuil, d'expliquer
Abraham et Torok (1972, p. 261), c'est refuser
d'introduire en soi la partie de soi-même
déposée dans ce qui est perdu, c'est refuser de
savoir le vrai sens de la perte, celui qui ferait
qu'en le sachant on serait autre, bref, c'est
refuser son introjection." Plus le
narcissisme maternel est grand, plus grande sera
la tentation pour la mère d'utiliser l'enfant
comme réceptacle de ses propres parties
infantiles en détresse. Dans le deuil
insurmontable, déni et clivage se côtoient et
maintiennent le sujet hors de la réalité.
L'enfant de remplacement, quand le deuil est non
résolu, est toujours, pour la mère, une
uvre de déni. Le déni porte sur ce qui
manque, sur la blessure narcissique infligée par
la perte. L'objet de remplacement a, selon Hanus,
une fonction analogue à celle du fétiche, en ce
sens qu'il vient là pour masquer la perte.
L'idéalisation extrême de l'enfant mort reste
toujours, comme le dit Mélanie Klein, très
dangereuse parce qu'elle masque la dépression
primaire susceptible de reprendre du service dès
que le mécanisme compensatoire ne fonctionne
plus. La mère de ma patiente, par l'excès
d'idéalisation de sa fille morte, et par
l'absence de lien véritable avec son objet de
remplacement, n'a donc été que de peu d'aide au
développement psychique de son nouveau bébé. ,
dira madame B. La fonction contenante au
sens de Bion , permettant à la mère de
recevoir et de détoxifier les angoisses de son
enfant, n'était à l'uvre que dans la
mesure où la capacité de rêverie de la mère
ne que des souvenirs, des faits, des éprouvés
reliés à son enfant mort : , répétera ma
patiente à plusieurs reprises. Et dans la
relation transférentielle, je pourrais ajouter :
ce n'est pas ma patiente que j'analyse, ce sont
les résidus d'une identification endocryptique
à un fantôme, à un double narcissique qui
prend toute la place parce qu'il a été le seul
à être investi et aimé par la mère.
Que
furent donc, pour cette mère endeuillée, les
fantasmes accompagnant la grossesse de
remplacement? L'enfant-roi, l' décrit par Serge
Leclaire (1975), l'enfant merveilleux et
tout-puissant est une représentation primordiale
essentielle à l'investissement affectif de
l'enfant à venir. Le destin de l'enfant sera,
comme le précise Leclaire, . C'est une mort que
nous avons à vivre chaque jour afin de mourir à
l'enfant que nous avons été, que nous n'avons
jamais été ou encore que nous n'avons jamais pu
être. Dans le cas de madame B., la mission
était impossible au départ : ce n'est pas
l'enfant merveilleux, déjà difficile à assumer
pour chaque enfant dans un climat normal et sain,
que la mère mettait au monde, c'était le
souhait d'une réplique identique
uvre maléfique du déni de la
fillette disparue. Et pour vous illustrer
l'ampleur du désastre narcissique présent dès
la naissance, non seulement le bébé de
remplacement ne fut pas la réplique physique
identique de sa sur morte, mais encore
fut-il à l'opposé. Les circonstances de la
naissance de ma patiente, encore traduites par
cette dernière à partir du roman familial,
auraient été assez spéciales. Les contractions
furent douloureuses mais vécues en silence dans
la chambre d'hôpital, jusqu'à ce qu'une
infirmière arrive pour constater que la tête du
bébé était sortie. L'enfant naît dans les
minutes qui suivent et est envoyé à la
pouponnière. Lorsque la mère va voir son
bébé, elle s'écrie : Rejet massif, déni de sa
procréation, refus du non-identique : voilà les
bases sur lesquelles ce bébé dut tenter, très
douloureusement, d'inscrire son appartenance
biologique et psychique. N'eût été de son
père plus bienveillant, je n'ose imaginer le
destin psychique d'un bébé aussi tristement
investi. C'est comme si toute la haine totalement
déniée dans le travail de mélancolie de la
mère face à la perte narcissique de sa fillette
avait été radicalement projetée sur ce nouveau
bébé qui, non seulement, disait-elle, était
différent, mais encore qu'elle trouvait laid. Le
clivage opérait massivement, la laideur absolue
de la remplaçante prenant la place de la beauté
absolue de l'enfant perdue.
Voilà
bien vite résumées les conditions
psychologiques dans lesquelles madame B. fut
conçue, portée et mise au monde. Le fardeau de
la dette de sa naissance n'a eu d'égal que les
efforts qu'elle a déployés pour survivre dans
l'impasse narcissique qui était la sienne :
remplacer une sur morte qu'elle n'avait
jamais connue, fortement investie et idéalisée,
avec comme seule arme le recours à un faux self
défini, modulé et alimenté par une mère
profondément perturbée par les ravages d'un
narcissisme primaire tout-puissant. Comme le
souligne Paul Lefebvre (1990), le contrat
faustien signé par sa mère fut : Madame B.
incarna alors une sorte d'enfant-bouchon qui dut
endiguer, comme le dit Joyce McDougall (citée
par Lefebvre, 1990), l'hémorragie narcissique de
la mère.
Le
destin de l'enfant de remplacement
Le
paradoxe fondateur de l'existence psychique et du
destin de madame B. pourrait se traduire ainsi :
je veux être vue, reconnue et aimée par ma
mère, je dois être comme ma sur. Or ma
sur est morte. Devrais-je mourir moi aussi
pour avoir grâce aux yeux de ma mère?
Impasse
insoluble dont une des manifestations fut de se
cacher, de taire ses sentiments, de se protéger
de sa mère. Aulagnier ajouterait (1975, pp.
153-154) : "La mère sait par sa propre
expérience que la pensée est l'instrument par
excellence du déguisable, du caché, du secret,
le lieu d'une possible tromperie indécelable...
On voit donc s'installer quelquefois une étrange
lutte dans laquelle, du côté de la mère on
tentera de savoir ce que l'enfant pense, de lui
apprendre à penser le défini par elle, alors
que du côté de l'enfant apparaît le premier
instrument d'une autonomie et d'un refus qui ne
mettent pas directement en péril sa
survie."
L'emprise
mutuelle qui se développera entre la mère et la
fille, celle-ci ne donnant pas de chance à sa
mère de la découvrir et la mère exigeant le
contrôle total sur sa fille, cette emprise donc
se répétera inlassablement dans sa relation de
couple, dans un duo aux couleurs sado-masochistes
à interprètes en alternance. Et que dire de la
répétition dans le processus
transféro-contretransférentiel où la patiente
n'aura de cesse de jouer à cache-cache avec moi,
me tenant à distance en exerçant une forte
emprise sur le cadre de l'analyse et me laissant
très souvent dans un état de décourageante
impuissance.
Madame
B. développera, en plus d'un faux self
apparemment conforme aux attentes maternelles,
une autonomie et une détermination qui la
sauvèrent de la tutelle omnipotente de sa mère,
pour cependant se déplacer dans le champ de
bataille de sa relation de couple. Chez elle
actuellement, comme avec sa mère, c'est aussi
l'emprise mutuelle, la peur et la violence qui
dominent. "Avec ma mère, dira-t-elle, je
n'avais pas le droit d'être vivante. Elle
voulait que je sois morte, morte comme ma
sur. C'est elle qui décidait tout.
J'étais une enfant triste, toujours seule. Je
ressens la même chose avec mon conjoint. Il est
méchant et "contrôlant" avec moi, ou
alors totalement distant, inanimé, perdu dans
ses pensées."
"J'ai
senti, quand j'étais jeune, que je n'avais que
le droit d'être là, d'être vivante, mais que
je ne pouvais pas en demander plus. Je n'ai eu
qu'une toute petite place dans le cur de ma
mère; ma sur occupait toute la place.
Quêter, quémander me donne une image misérable
de moi-même. Si je touche à ça, je vais
toucher à un point très vulnérable de ma
personnalité." Ce point fait écho à ce
que Winnicott appelle la peur de l'effondrement,
c'est-à-dire la crainte de renouer avec les
éprouvés extraordinairement douloureux de
manque, d'absence psychique de la mère, et même
de frayeur durant cette période de dépendance
affective à un objet maternel si étrangement
inquiétant et distant. C'est ce qui se
répétera aussi dans le transfert, lorsqu'elle
me tiendra pendant de longs mois dans un état de
non-existence, en parlant à haute voix mais sans
parler à quelqu'un, en me faisant revivre, par
identification projective, toute la détresse,
l'impuissance et l'indifférence qu'elle a pu
ressentir face à cette mère totalement
absorbée par sa mélancolie. Je me suis souvent
demandé si j'existais pour elle, quel était mon
statut, jusqu'au jour où j'ai compris que, comme
elle, je n'avais le droit d'exister que dans ma
non-existence, que comme elle je n'avais qu'à
peine le droit de vivre. Le long et douloureux
travail dans le transfert fut justement
d'établir celui-ci, de faire vivre notre
relation avec les risques de l'effondrement
qu'elle craignait tant, avec les risques d'une
douleur intolérable de violence et de manque.
Madame
B. exprime envers son conjoint beaucoup de
colère et de rancune. Elle en parle quelquefois
avec une telle hargne qu'on ne peut s'empêcher
de penser qu'elle vit à nouveau dans cette
relation l'impasse narcissique de sa relation à
sa mère : convaincre l'autre de l'aimer, de lui
être reconnaissante, de reconnaître sa beauté,
devenir à ses yeux un objet aussi investi que
l'avait été sa sur décédée.
"L'autre option, dit-elle, c'est de partir.
Mais si je pars, c'est le néant, c'est me jeter
dans le précipice. Je n'aurais plus de famille,
ça serait intolérable. Avec mon conjoint, ce
que je recherche à tout prix, c'est qu'il me
voie, me reconnaisse, m'estime. Je ne peux pas me
permettre de capituler là-dessus." Pontalis
(1988, p. 38) dirait :
Aulagnier
ajoute pour sa part que la capitulation sur la
reconnaissance et sur le droit d'exister peut
signer l'arrêt de mort du développement
psychique (1975, p. 222). À défaut de sens
donné par la mère, l'enfant doit s'en créer
un, quitte à avoir recours à une causalité
délirante. Une des avenues que madame B. se
donne pour survivre, et heureusement sans avoir
recours au délire, sera celle de réussir dans
des sphères non compétitives avec sa sur
morte, à savoir celle de l'intelligence et de la
performance professionnelle. Sa sur ne sera
cependant pas totalement oubliée puisque ma
patiente fera revivre son fantôme, incarné dans
la beauté particulière de son conjoint, .
Voilà un autre fantasme mobilisateur de cette
relation si tumultueuse : se confronter à cet
homme . Le fantôme de la sur s'installe
comme une crypte dans la relation de couple, une
crypte qui est là avec sa belle serrure : mais
comment l'ouvrir, se demandent Abraham et Torok
(1971, p. 255)? Dans la topique, poursuivent-ils,
cette crypte correspond à un lieu défini qui
n'est ni l'inconscient dynamique, ni le Moi de
l'introjection. Ce serait plutôt une enclave
entre les deux, sorte d'inconscient artificiel
logé au sein même du Moi qui devient alors
gardien de cimetière.
Lorsque
la place attribuée à l'enfant dans le désir
maternel est celle d'un mort, elle le condamne à
un destin de mort-vivant, dira Cramer (1984). Ce
type de scénario où l'enfant est projeté dans
un rôle de tombe vivante représente une menace
considérable pour son investissement libidinal
et même ultimement pour sa vie. Comment
survivent ces enfants dont l'unique fonction
n'est que de remplir un trou laissé par la perte
pour soutenir le déni du deuil de la mère? Ce
fantôme qui, chez madame B., habite une crypte
lointaine réussit à prendre beaucoup d'espace,
chassant le centre (le vrai self) de la petite
fille à sa périphérie, devenant un noyau
hypertrophié, dévorateur du sujet.
Marie-Hélène
Langlois (1994), dans un remarquable mémoire sur
l'enfant de remplacement, explique comment la
tâche déjà difficile de l'enfant normal, de
décevoir ses parents et de tuer l'enfant
merveilleux en lui, est encore plus difficile
chez l'enfant de remplacement. Qui est alors
l'enfant à tuer? (cité par Langlois, 1994, p.
21). La difficulté particulière, sinon
impossible, de cette mise à mort réside dans le
fait que cette représentation est inscrite dans
l'inconscient d'un autre, c'est-à-dire dans le
désir de ceux qui ont fait naître l'enfant.
C'est ce représentant que Leclaire désigne
comme représentant narcissique primaire, et
c'est dans la mesure où le sujet commence à le
tuer que des mots arrivent à s'énoncer et à
ouvrir au vaste champ du désir. Combien de fois
madame B. répétera-t-elle : Interroger
cette mémoire qui la fait souffrir, c'est mettre
à mal la mémoire de sa mère qui n'a pas fait
le deuil de l'enfant perdu. Madame B. n'a pas le
choix : attaquer cette image brillante de
l'enfant mort est la clé de sa survie, car ce
fantôme de a toujours été et sera toujours,
non pas l'objet d'une identification normale et
saine, mais un kyste étranger qui n'a de cesse
de la handicaper. L'enjeu est cependant de taille
car, comme le dit Langois (1994, p. 65), "en
renonçant à cette place qui lui a été
désignée dès avant sa naissance, place
construite autour du rêve de sa mère, l'enfant
de remplacement porte un coup fatal au désir
maternel. En effet, il tue une seconde fois
l'enfant défunt, contraignant sa mère à
réaliser un deuil qu'elle n'a jamais
accompli". Madame B. attendra d'ailleurs
inconsciemment le décès de sa mère pour se
permettre, dans une virée un peu maniaque,
d'être ce qu'elle ne s'est jamais permis avant,
de se rapprocher de son père, dans une
fantasmatique quasi incestueuse, en reléguant à
l'arrière-plan sa lutte fratricide avec son
conjoint. Elle vivra ce qu'Abraham et Torok ont
si bien décrit dans leur livre L'Écorce et
le noyau à propos de l'excitation libidinale
suivant un deuil : la patiente la vivra avec
euphorie et soulagement. Malheureusement, c'est
dans cette foulée libidinale libératrice
qu'elle prendra aussi la décision d'interrompre
l'analyse, son conjoint et moi-même étant
devenus des acteurs inutiles dans un scénario
qu'elle veut jouer seule avec son père. Le
plaisir de vivre qui s'apprend comme le
dit Lise Monette (1990) dans son article sur
, durant la thérapie, sera d'abord tenu
secret de crainte que l'analyste ne le vive lui
aussi comme une trahison. Madame B. disait
retrouver un grand plaisir à vivre, mais
aurait-elle pu le conserver en voulant le
partager avec moi? Le risque était trop grand.
Quittons
un instant la présentation de ce cas clinique
pour relever les similitudes avec certains
personnages célèbres par leur créativité,
tout en étant aussi des enfants de remplacement.
Ainsi,
Salvador Dali écrira : "Avant ma naissance
venait de mourir un frère à moi : de
méningite... et ce frère, mes parents
l'adoraient. Quand je suis venu au monde, ils ont
fait des choses affreuses et sublimes à la fois
: ils m'ont donné le même nom que lui,
Salvador. À cause de cela, j'ai vécu toute mon
enfance et toute mon adolescence en portant
agrippée à mon corps et à mon âme l'image de
mon frère mort, donc, je n'étais pas moi"
(Saint-Jarre, 1994, p. 190).
Il
y a aussi Vincent Van Gogh, qui naîtra un an
jour pour jour après la mort d'un frère portant
le même prénom. Il fut inscrit sous le même
numéro d'enregistrement civil. Chaque dimanche,
Vincent passait devant la tombe de son frère où
son propre nom était inscrit. Van Gogh ne citera
jamais, dans sa correspondance à son frère
Théo, l'existence furtive de ce frère mort-né
mais en sera profondément affecté. Comme en
témoigne une de ses biographes, Viviane
Forrester (1983), cette "osmose, cette
fusion des deux frères [Vincent et Théo], mais
aussi leurs antagonismes équivoques,
l'ambivalence de leurs échanges permanents,
fébriles, leur passion mutuelle, généreuse et
vampirique, inaltérable et toujours menacée
pourraient être liés au besoin que chacun
d'eux, mais surtout Vincent, avait de mettre un
écran vivant au petit mort, au petit spectre si
menaçant, si fascinant, et pourtant tenu
secret". Van Gogh écrira : Van Gogh aura
vécu toute sa vie avec la terreur inconsciente
de rivaliser avec l'enfant mort et idéalisé.
Chaque réussite fut pour lui une attaque contre
la mémoire du mort. Afin que l'on reconnaisse
qu'il avait autant de qualités que son frère,
il fallait qu'il soit mort comme lui.
Malheureusement, la plaie de Vincent sera
dramatiquement ravivée lorsque son frère Théo,
croyant bien faire, appellera son nouveau-né
Vincent. C'est d'ailleurs quelques mois après la
naissance de ce nouveau Vincent que Van Gogh se
suicidera.
Marie
Cardinal (1975), dans son livre autobiographique Les
mots pour le dire, explique les conséquences
qu'elle aura eu à subir du décès de sa
sur aînée, morte à onze mois, huit ans
avant la naissance de l'auteure. Elle écrit dans
son livre : Au cours d'une forte crise
d'angoisse, elle est soignée par sa mère avec
beaucoup d'attention. Elle écrit : "On
aurait dit qu'elle faisait ma connaissance et
qu'en même temps elle me reconnaissait. Dans
cette attention chaleureuse, cette connivence,
cette intimité qu'elle me donnait cette
nuit-là, j'ai compris qu'elle m'avait octroyé
la mort à ma naissance, que c'était la mort
qu'elle voulait que je lui rende, que le lien
entre nous, ce lien tant cherché, c'était la
mort. Cela me faisait horreur."
Didier
Anzieu (1986), lui-même enfant de remplacement,
écrit dans son livre Une peau pour les
pensées : (pp. 8-9). Le même sort avait
été celui de sa mère, Marguerite Anzieu alias
le célèbre cas de Jacques Lacan. Anzieu dit de
sa mère : "Elle était comme une
morte-vivante. Elle portait le même prénom que
sa sur morte brûlée vive. Sa dépression
provient de ce rôle intenable. Elle avait
différé sa dépression après la naissance de
sa petite fille, ma sur morte elle aussi.
Et ma naissance réussie a réactivé la menace
insupportable" (p. 16). Aimée-Marguerite
sombrera quelques années plus tard dans une
psychose délirante de type paranoïaque.
Tous
ces exemples portent la même signature : ces
hommes et ces femmes sont nés dans un climat de
deuil non liquidé, ont été condamnés à leur
naissance à être le mort-vivant ou le
vivant-mort, couvant en eux le poids d'un autre
dont le destin tragique s'est mêlé au leur, et
tâchant tous avec les talents qui leur étaient
dévolus de s'arracher à une identification
mortifère avec leur double-fantôme, enfermé
mais bien vivant dans une crypte à l'effet
dévastateur trop souvent méconnu.
Chez
l'enfant de remplacement, le manque d'estime de
soi pourrait être une façon camouflée
d'attaquer l'idéalisation de l'enfant mort.
L'enfant de remplacement est toujours perdant
devant l'aîné disparu dont la mort a érigé
une image idéale (Langlois, 1994, p. 73). La
dévalorisation pourrait fort bien être
destinée à écraser l'objet, à détruire son
idéalisation, celle de l'objet rival qui lui a
ravi l'amour maternel et a fait miroiter une
trompeuse perfection.
Cournut
(1994, p. 95) dira que . Que dire alors, avec
Hanus (1994), de la tâche chez l'enfant de
remplacement d'avoir à reconnaître sa
culpabilité de la mort d'un être disparu avant
même sa naissance, avant même sa conception.
Lorsque la perte d'objet s'est produite à la
génération précédente et que le sentiment
dénié est emprunté et transmis, la
culpabilité que porte le descendant n'est pas
vraiment la sienne mais elle induit néanmoins
une conduite, des comportements, un style de vie,
des fantasmes qui permettent d'en soupçonner
l'existence. Selon Cournut, l'enfant tente de
réinjecter de l'idéal du moi à un parent ayant
subi une blessure narcissique. L'enfant peut
alors inconsciemment prendre à son compte cette
blessure et passer sa vie à réparer afin de
rétablir l'idéal du moi du parent défaillant.
, dira madame B. après quelques années
d'analyse. Ce fantasme recouvre évidemment un
ressentiment considérable, en plus de projeter
sur le parent un idéal du moi honorable. Si l'on
considère, poursuit Cournut, que le surmoi est
sur le versant de l'interdiction et que l'idéal
du moi est sur celui de la commande, on pourrait
dire du sujet (ici l'enfant de remplacement)
qu'il est en service commandé. La mission
mégalomane de tout réparer, sorte de contrat
faustien décrit par Paul Lefebvre (1990), n'est
jamais complètement comblée.
Freud
(1923), dans , explique que le sentiment
inconscient de culpabilité a cependant plus de
chance d'être mis au jour et soulagé lorsqu'il
s'agit d'un sentiment emprunté, d'une prise en
charge ou prise de relais dont le sujet en
service commandé a fait son idéal du moi. Cette
prise en charge de la culpabilité empruntée
apparaît essentiellement dans la clinique des
deuils ratés où l'on voit le sujet axer
inconsciemment sa vie psychique sur cette
commande.
Vécues
à nouveau dans le transfert, cette prise en
charge et ses conséquences invalidantes sont
explorées répétitivement jusqu'à ce qu'un
climat dipien fasse apparaître les enjeux
et le prix à payer. Cournut (1994, p. 108)
ajoute : "Un nouveau deuil alors se
travaillera, celui qu'implique un fonctionnement
centré sur la menace, le fantasme et l'angoisse
de castration. La cruauté du surmoi et
l'impérialisme de l'idéal du moi seront ainsi
actualisés et en principe, analysables, ce qui
permettra de faire ensuite le chemin inverse et
de remonter aux sources de ce qui s'était
inconsciemment emprunté et transmis sous la
forme pétrifiée d'un sentiment de
culpabilité." Madame B. quittera l'analyse
dans un moment de victoire sur son sentiment de
culpabilité, après avoir enterré sa mère aux
côtés de sa sur : dira-t-elle, ajoutant :
Voyez la ressemblance avec Léonard de Vinci qui
ne pourra terminer sa Mona Lisa, sa Joconde,
qu'à la mort de son père qui va rejoindre sa
mère déjà décédée qui n'avait jamais
eu le droit de s'unir à son amant dont elle fut
amoureuse toute sa vie et de qui naquit Léonard.
Le fameux sourire de la Joconde, dit Torok
(1974), est celui d'un mort à l'adresse d'un
autre mort : spectacle à la fois fascinant et
insupportable. Léonard a injustement acquis la
conviction que, dans la mort, l'impossible
bonheur de la mère s'est enfin réalisé. Pour
madame B., sa mère ayant enfin retrouvé sa
fille bien-aimée, la fille mal aimée pouvait
alors aller librement vers le père qui, le seul,
accepta de l'aimer pour qui elle était et
voulait devenir. Cette euphorie, transitoire
certes, se refusait à toute forme
d'interprétation, la réparation magique des
blessures narcissiques de cet enfant de
remplacement ayant acquis, on ne sait pour
combien de temps, une valeur de guérison.
L'analyse
aura permis à madame B. de commencer à se
réapproprier un sentiment d'exister pour et par
elle-même. M'ayant tenue à la périphérie de
sa vie psychique, de ses pensées et même de ses
actions pendant de nombreux mois, elle aura au
moins senti, je l'espère, que le rapprochement
émotif n'est pas nécessairement un joug, un
précipice ou un suicide de l'âme, mais qu'il
peut aussi être acte de vie et d'espoir.
Peut-être ne pouvais-je espérer aller plus loin
dans ce voyage avec elle, ou alors, pour
paraphraser une phrase célèbre, j'aurais pu la
quitter en disant : je vous ai bien compris, on
peut se dire : à la prochaine fois. Y aura-t-il
une troisième chance donnée à notre relation,
à ce voyage si dangereux frôlant constamment
l'abîme de l'a-sensé, le magnétisme de la mort
aux couleurs de la vie ou de la vie aux couleurs
de la mort?
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