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L'ENFANT DE REMPLACEMENT,
OU QUAND L'UNE EST L'AUTRE

Hélène David, Ph.D.

Parler devant vous aujourd'hui représente pour moi un grand honneur mais suscite aussi une crainte certaine. Parler pour ne rien dire, voilà ma plus grande crainte. Parler sans avoir pensé, sans que le travail de la pulsion ne se soit vraiment mis à l'œuvre, sans que ma créativité ne se soit mobilisée pour faire de cette présentation non seulement une production théorico-clinique, mais aussi une création habitée. Sans prime de plaisir, mais aussi sans souffrance, nous dit Aulagnier (1982, p. 250), nous ne pouvons pas créer. J'ajouterais que nous ne pouvons pas aider non plus. Plaisir-souffrance, voilà le lot du travail de création, du travail d'écriture, de thérapie, du travail de nos patients. Dans une perspective plus optimiste, Winnicott (1971a) dirait qu'il faut apprendre à nos patients à jouer. C'est ce que j'ai tenté de faire avec la patiente dont je vais vous entretenir aujourd'hui, mais c'est aussi ce que j'ai fait pour construire ce texte : jouer avec mes pensées, les laisser aller là où la pulsion le commandait, là où mes investissements ont été les plus chargés. Mais avant, une question : pourquoi écrire sur cette patiente et peut-être pourquoi écrire tout court? Et, finalement, pourquoi vous embêter avec mes préoccupations de thérapeute, ou avec les angoisses de ma patiente? Cette question, discutée en profondeur par de nombreux analystes, pourrait témoigner de ceci : quand quelque chose nous touche, nous émeut, fait travailler notre pensée, le réflexe est de vouloir partager cet avec d'autres vivant la même chose, ou pouvant nous aider à donner un regard autre à notre perception, à objectiver — dans le sens de l'objet objectif de Winnicott (1971b) — notre détresse, notre douleur. Aulagnier (1975) dit encore : Nous tentons d'attribuer du sens à l'insensé, à l'obscur, à la douleur, tout comme le bébé aura besoin de sa mère comme , celle qui offre à l'infans un sens aux éprouvés corporels douloureux. Pas besoin de tragédies ou de deuils pour ressentir ce besoin de parler. Dans notre pratique clinique, il suffit d'un patient plus difficile, d'un mécanisme d'identification projective à l'œuvre ou d'un contre-transfert mal analysé pour que nous ressentions le besoin de partager notre expérience avec un collègue ou un superviseur. C'est ce que j'ai décidé de faire avec vous aujourd'hui en espérant que mon travail de pensée serve de relais au vôtre, et que ce que j'ai à vous transmettre soit suffisamment investi de représentations de mots et d'énergie liée pour que vous y compreniez quelque chose et puissiez à votre tour faire écho, par votre propre pratique clinique, aux qui m'ont habitée durant cette analyse assez déroutante.

Madame B. vient me voir en consultation une première fois, se plaignant d'affect dépressif, de malaise dans ses relations sociales, dans sa relation de couple et dans son milieu de travail. Ce dont je me rappelle le plus de cette première tranche de thérapie, qui ne durera que quelques semaines, c'est le contrôle que la patiente exerce dans toutes les sphères de sa vie, et avec moi en particulier. Elle négocie les heures de ses rencontres, ses propos et ses affects sont régis par l'isolation, l'insight est faible. La relation thérapeutique n'est pas très investie et, finalement, les défenses prendront le dessus : madame B. se sent mieux après deux mois de traitement et ne désire pas pousser plus loin sa réflexion sur elle-même. Je lui indique ma disponibilité à la rencontrer de nouveau si cela lui semble nécessaire dans l'avenir, et nous nous quittons sur cette offre dont elle tirera profit quelques années plus tard, après une tentative infructueuse de thérapie de couple.

Madame B. réapparaît donc à mon bureau trois ans plus tard, en m'exprimant clairement que cette fois-ci, elle désire . Elle veut comprendre pourquoi elle se place toujours dans des situations difficiles, pourquoi toutes ses relations sont si tendues. L'affect est dépressif. Considérant son désir d', je lui propose une analyse qu'elle accepte non sans crainte par rapport au coût et à la durée de la démarche. Madame B. n'a pas perdu tous ses traits obsessionnels et son besoin de contrôle, mais sa souffrance psychique aura raison de ses hésitations.

Le long voyage de l'analyse débuta alors, et ce sont de nombreuses pages de notes et de réflexions personnelles que j'aurais à vous résumer aujourd'hui. Heureusement pour vous, le processus transféro-contretransférentiel m'a orientée vers deux axes principaux : le thème de l'enfant de remplacement et celui du deuil pathologique.

J'ai retenu la dimension d'enfant de remplacement, alors qu'elle n'occupa au début que peu de place dans les associations libres, dans les rêves et même dans la présentation de l'histoire personnelle de la patiente, ce qui peut confirmer le paradoxe de l'identification endocryptique décrit par Abraham et Torok (1987) d'être à la fois omniprésente dans la psyché mais totalement inaccessible, enfermée dans un caveau tellement étanche qu'aucun rejeton (au sens du refoulement freudien) n'apparaît en contenu manifeste. Si bien que je n'apprendrai que , au détour d'un propos apparemment anodin, que la patiente est née un an après la mort, des suites d'une méningite, d'une sœur alors âgée de six ans. La patiente me dira cela sans affect : Ce n'est qu'au compte-gouttes que j'apprendrai les détails concernant cette mort et la réaction de la mère à la suite de cette perte. La patiente ne trouve pas d'intérêt, ni de pertinence, à me parler de cet événement, bien qu'elle décrive sa mère comme inconsolable de la perte d'une fillette très idéalisée. Comme le dit Maria Torok (1968, p. 243), . J'apprendrai tout de même au fil des mois et très lentement (nous constatons le danger qu'il y a pour elle d'interposer sa sœur entre nous deux, comme ce fut le cas entre elle et sa mère), j'apprendrai donc que sa sœur souffrit, soudainement, au chalet d'été, de crampes intestinales, de nausées et de vomissements qui l'amenèrent à l'hôpital où les médecins ne conclurent qu'à un malaise bénin. La fillette revint à la maison et mourut dans la nuit dans les bras de sa mère. Bien que ce soit ici la version peut-être déformée du roman familial, deux détails méritent notre attention : le premier c'est le souvenir que l'analysante aura d'avoir éprouvé, au même chalet d'été, l'année de ses six ans, des symptômes gastro-intestinaux identiques qui nécessitèrent une hospitalisation. Deuxième détail : la patiente répétera à plusieurs reprises au cours de son analyse : Comme si la mère ne s'était jamais séparée de cette fillette morte dans ses bras alors qu'elle berçait sa remplaçante.

Louis Althusser (1992, p.48) dont le prénom commémorait la mémoire du premier amour de sa mère, qu'elle ne cessa jamais d'aimer et qui mourut à la guerre disait dans les mêmes termes que ma patiente : "En face de ma mère et hors d'elle, je me sentais toujours accablé de ne pas exister par moi-même et pour moi-même. J'ai toujours eu le sentiment qu'il y avait eu maldonne, et que ce n'était pas vraiment moi qu'elle aimait ni même regardait... Quand elle me regardait, ce n'était sans doute pas moi qu'elle voyait, mais, derrière mon dos, à l'infini d'un ciel imaginaire à jamais marqué par la mort, un autre, cet autre Louis dont je portais le nom mais que je n'étais pas... J'étais traversé par son regard, je disparaissais pour moi dans le regard qui me survolait pour rejoindre dans le lointain de la mort le visage d'un Louis qui n'était pas moi, qui ne serait jamais moi."

Voilà donc pourquoi nous nous retrouvons au carrefour des problématiques du deuil pathologique et de l'enfant de remplacement.

Le deuil pathologique

Que dire du deuil pathologique qui soit pertinent pour notre propos d'aujourd'hui? Il faudra bien sûr résumer, puisque le deuil est une réalité universelle qui pèse de tout son poids au cœur de la plupart des thérapies que nous menons avec nos patients. Deuil d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une sœur, deuil d'un idéal, d'un œdipe mal résolu, tout cela concerne la clinique du deuil. Mais qu'en est-il du deuil pathologique, non résolu disent certains, chez une mère qui perd soudainement un enfant et qui, pour survivre narcissiquement, se fera faire un enfant de remplacement, portera un bébé vivant dans un corps et dans un cœur endeuillés, et bercera ce bébé dans le déni de la perte de l'autre? Ma patiente dira de sa mère qu'il fallut, dans l'année suivant la mort de sa fille, la placer . Psychose, dépression majeure? On ne peut que spéculer à ce sujet mais il est à retenir que la mère était enceinte de madame B. pendant cette année de dépression.

La patiente fut donc imprégnée, portée, nourrie au sein même d'une douleur immense, d'une perte narcissique insurmontable pour la mère. La fillette décédée devint l'enjeu d'une idéalisation massive, au mépris de l'ambivalence inhérente à tout processus normal de deuil. Freud, dans (1915), séparera le fait de la mort de celui de la perte. Le deuil est nécessairement une perte narcissique. La perte d'un objet est celle d'un objet narcissique. Freud lui-même perdit sa fille Sophie, alors âgée d'une vingtaine d'années. Il écrivit le 19 janvier 1920 au pasteur Pfister : Je pourrais ajouter que la mère de ma patiente ne parvint jamais à surmonter cette offense narcissique grave. Le travail de deuil ne fut donc jamais élaboré. Le deuil pathologique, comme le précise Michel Hanus (1994) dans une monographie récente de la Revue française de psychanalyse portant sur le deuil, consiste à se dispenser de faire un deuil. L'investissement de l'objet étant en partie narcissique, la perte objectale sera elle aussi narcissique, ce que le narcissisme tout-puissant ne peut tolérer : se voir imposer une limite. N'étant plus tout-puissant, poursuit Hanus, il n'est plus lui-même. S'il s'effondre, il laisse apparaître ce contre quoi il a été formé : l'impuissance initiale. Le narcissisme primaire ne vit jamais seul, il requiert l'objet qui satisfait ses besoins. "Refuser le deuil, d'expliquer Abraham et Torok (1972, p. 261), c'est refuser d'introduire en soi la partie de soi-même déposée dans ce qui est perdu, c'est refuser de savoir le vrai sens de la perte, celui qui ferait qu'en le sachant on serait autre, bref, c'est refuser son introjection." Plus le narcissisme maternel est grand, plus grande sera la tentation pour la mère d'utiliser l'enfant comme réceptacle de ses propres parties infantiles en détresse. Dans le deuil insurmontable, déni et clivage se côtoient et maintiennent le sujet hors de la réalité. L'enfant de remplacement, quand le deuil est non résolu, est toujours, pour la mère, une œuvre de déni. Le déni porte sur ce qui manque, sur la blessure narcissique infligée par la perte. L'objet de remplacement a, selon Hanus, une fonction analogue à celle du fétiche, en ce sens qu'il vient là pour masquer la perte. L'idéalisation extrême de l'enfant mort reste toujours, comme le dit Mélanie Klein, très dangereuse parce qu'elle masque la dépression primaire susceptible de reprendre du service dès que le mécanisme compensatoire ne fonctionne plus. La mère de ma patiente, par l'excès d'idéalisation de sa fille morte, et par l'absence de lien véritable avec son objet de remplacement, n'a donc été que de peu d'aide au développement psychique de son nouveau bébé. , dira madame B. La fonction contenante — au sens de Bion —, permettant à la mère de recevoir et de détoxifier les angoisses de son enfant, n'était à l'œuvre que dans la mesure où la capacité de rêverie de la mère ne que des souvenirs, des faits, des éprouvés reliés à son enfant mort : , répétera ma patiente à plusieurs reprises. Et dans la relation transférentielle, je pourrais ajouter : ce n'est pas ma patiente que j'analyse, ce sont les résidus d'une identification endocryptique à un fantôme, à un double narcissique qui prend toute la place parce qu'il a été le seul à être investi et aimé par la mère.

Que furent donc, pour cette mère endeuillée, les fantasmes accompagnant la grossesse de remplacement? L'enfant-roi, l' décrit par Serge Leclaire (1975), l'enfant merveilleux et tout-puissant est une représentation primordiale essentielle à l'investissement affectif de l'enfant à venir. Le destin de l'enfant sera, comme le précise Leclaire, . C'est une mort que nous avons à vivre chaque jour afin de mourir à l'enfant que nous avons été, que nous n'avons jamais été ou encore que nous n'avons jamais pu être. Dans le cas de madame B., la mission était impossible au départ : ce n'est pas l'enfant merveilleux, déjà difficile à assumer pour chaque enfant dans un climat normal et sain, que la mère mettait au monde, c'était le souhait d'une réplique identique — œuvre maléfique du déni — de la fillette disparue. Et pour vous illustrer l'ampleur du désastre narcissique présent dès la naissance, non seulement le bébé de remplacement ne fut pas la réplique physique identique de sa sœur morte, mais encore fut-il à l'opposé. Les circonstances de la naissance de ma patiente, encore traduites par cette dernière à partir du roman familial, auraient été assez spéciales. Les contractions furent douloureuses mais vécues en silence dans la chambre d'hôpital, jusqu'à ce qu'une infirmière arrive pour constater que la tête du bébé était sortie. L'enfant naît dans les minutes qui suivent et est envoyé à la pouponnière. Lorsque la mère va voir son bébé, elle s'écrie : Rejet massif, déni de sa procréation, refus du non-identique : voilà les bases sur lesquelles ce bébé dut tenter, très douloureusement, d'inscrire son appartenance biologique et psychique. N'eût été de son père plus bienveillant, je n'ose imaginer le destin psychique d'un bébé aussi tristement investi. C'est comme si toute la haine totalement déniée dans le travail de mélancolie de la mère face à la perte narcissique de sa fillette avait été radicalement projetée sur ce nouveau bébé qui, non seulement, disait-elle, était différent, mais encore qu'elle trouvait laid. Le clivage opérait massivement, la laideur absolue de la remplaçante prenant la place de la beauté absolue de l'enfant perdue.

Voilà bien vite résumées les conditions psychologiques dans lesquelles madame B. fut conçue, portée et mise au monde. Le fardeau de la dette de sa naissance n'a eu d'égal que les efforts qu'elle a déployés pour survivre dans l'impasse narcissique qui était la sienne : remplacer une sœur morte qu'elle n'avait jamais connue, fortement investie et idéalisée, avec comme seule arme le recours à un faux self défini, modulé et alimenté par une mère profondément perturbée par les ravages d'un narcissisme primaire tout-puissant. Comme le souligne Paul Lefebvre (1990), le contrat faustien signé par sa mère fut : Madame B. incarna alors une sorte d'enfant-bouchon qui dut endiguer, comme le dit Joyce McDougall (citée par Lefebvre, 1990), l'hémorragie narcissique de la mère.

Le destin de l'enfant de remplacement

Le paradoxe fondateur de l'existence psychique et du destin de madame B. pourrait se traduire ainsi : je veux être vue, reconnue et aimée par ma mère, je dois être comme ma sœur. Or ma sœur est morte. Devrais-je mourir moi aussi pour avoir grâce aux yeux de ma mère?

Impasse insoluble dont une des manifestations fut de se cacher, de taire ses sentiments, de se protéger de sa mère. Aulagnier ajouterait (1975, pp. 153-154) : "La mère sait par sa propre expérience que la pensée est l'instrument par excellence du déguisable, du caché, du secret, le lieu d'une possible tromperie indécelable... On voit donc s'installer quelquefois une étrange lutte dans laquelle, du côté de la mère on tentera de savoir ce que l'enfant pense, de lui apprendre à penser le défini par elle, alors que du côté de l'enfant apparaît le premier instrument d'une autonomie et d'un refus qui ne mettent pas directement en péril sa survie."

L'emprise mutuelle qui se développera entre la mère et la fille, celle-ci ne donnant pas de chance à sa mère de la découvrir et la mère exigeant le contrôle total sur sa fille, cette emprise donc se répétera inlassablement dans sa relation de couple, dans un duo aux couleurs sado-masochistes à interprètes en alternance. Et que dire de la répétition dans le processus transféro-contretransférentiel où la patiente n'aura de cesse de jouer à cache-cache avec moi, me tenant à distance en exerçant une forte emprise sur le cadre de l'analyse et me laissant très souvent dans un état de décourageante impuissance.

Madame B. développera, en plus d'un faux self apparemment conforme aux attentes maternelles, une autonomie et une détermination qui la sauvèrent de la tutelle omnipotente de sa mère, pour cependant se déplacer dans le champ de bataille de sa relation de couple. Chez elle actuellement, comme avec sa mère, c'est aussi l'emprise mutuelle, la peur et la violence qui dominent. "Avec ma mère, dira-t-elle, je n'avais pas le droit d'être vivante. Elle voulait que je sois morte, morte comme ma sœur. C'est elle qui décidait tout. J'étais une enfant triste, toujours seule. Je ressens la même chose avec mon conjoint. Il est méchant et "contrôlant" avec moi, ou alors totalement distant, inanimé, perdu dans ses pensées."

"J'ai senti, quand j'étais jeune, que je n'avais que le droit d'être là, d'être vivante, mais que je ne pouvais pas en demander plus. Je n'ai eu qu'une toute petite place dans le cœur de ma mère; ma sœur occupait toute la place. Quêter, quémander me donne une image misérable de moi-même. Si je touche à ça, je vais toucher à un point très vulnérable de ma personnalité." Ce point fait écho à ce que Winnicott appelle la peur de l'effondrement, c'est-à-dire la crainte de renouer avec les éprouvés extraordinairement douloureux de manque, d'absence psychique de la mère, et même de frayeur durant cette période de dépendance affective à un objet maternel si étrangement inquiétant et distant. C'est ce qui se répétera aussi dans le transfert, lorsqu'elle me tiendra pendant de longs mois dans un état de non-existence, en parlant à haute voix mais sans parler à quelqu'un, en me faisant revivre, par identification projective, toute la détresse, l'impuissance et l'indifférence qu'elle a pu ressentir face à cette mère totalement absorbée par sa mélancolie. Je me suis souvent demandé si j'existais pour elle, quel était mon statut, jusqu'au jour où j'ai compris que, comme elle, je n'avais le droit d'exister que dans ma non-existence, que comme elle je n'avais qu'à peine le droit de vivre. Le long et douloureux travail dans le transfert fut justement d'établir celui-ci, de faire vivre notre relation avec les risques de l'effondrement qu'elle craignait tant, avec les risques d'une douleur intolérable de violence et de manque.

Madame B. exprime envers son conjoint beaucoup de colère et de rancune. Elle en parle quelquefois avec une telle hargne qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'elle vit à nouveau dans cette relation l'impasse narcissique de sa relation à sa mère : convaincre l'autre de l'aimer, de lui être reconnaissante, de reconnaître sa beauté, devenir à ses yeux un objet aussi investi que l'avait été sa sœur décédée. "L'autre option, dit-elle, c'est de partir. Mais si je pars, c'est le néant, c'est me jeter dans le précipice. Je n'aurais plus de famille, ça serait intolérable. Avec mon conjoint, ce que je recherche à tout prix, c'est qu'il me voie, me reconnaisse, m'estime. Je ne peux pas me permettre de capituler là-dessus." Pontalis (1988, p. 38) dirait :

Aulagnier ajoute pour sa part que la capitulation sur la reconnaissance et sur le droit d'exister peut signer l'arrêt de mort du développement psychique (1975, p. 222). À défaut de sens donné par la mère, l'enfant doit s'en créer un, quitte à avoir recours à une causalité délirante. Une des avenues que madame B. se donne pour survivre, et heureusement sans avoir recours au délire, sera celle de réussir dans des sphères non compétitives avec sa sœur morte, à savoir celle de l'intelligence et de la performance professionnelle. Sa sœur ne sera cependant pas totalement oubliée puisque ma patiente fera revivre son fantôme, incarné dans la beauté particulière de son conjoint, . Voilà un autre fantasme mobilisateur de cette relation si tumultueuse : se confronter à cet homme . Le fantôme de la sœur s'installe comme une crypte dans la relation de couple, une crypte qui est là avec sa belle serrure : mais comment l'ouvrir, se demandent Abraham et Torok (1971, p. 255)? Dans la topique, poursuivent-ils, cette crypte correspond à un lieu défini qui n'est ni l'inconscient dynamique, ni le Moi de l'introjection. Ce serait plutôt une enclave entre les deux, sorte d'inconscient artificiel logé au sein même du Moi qui devient alors gardien de cimetière.

Lorsque la place attribuée à l'enfant dans le désir maternel est celle d'un mort, elle le condamne à un destin de mort-vivant, dira Cramer (1984). Ce type de scénario où l'enfant est projeté dans un rôle de tombe vivante représente une menace considérable pour son investissement libidinal et même ultimement pour sa vie. Comment survivent ces enfants dont l'unique fonction n'est que de remplir un trou laissé par la perte pour soutenir le déni du deuil de la mère? Ce fantôme qui, chez madame B., habite une crypte lointaine réussit à prendre beaucoup d'espace, chassant le centre (le vrai self) de la petite fille à sa périphérie, devenant un noyau hypertrophié, dévorateur du sujet.

Marie-Hélène Langlois (1994), dans un remarquable mémoire sur l'enfant de remplacement, explique comment la tâche déjà difficile de l'enfant normal, de décevoir ses parents et de tuer l'enfant merveilleux en lui, est encore plus difficile chez l'enfant de remplacement. Qui est alors l'enfant à tuer? (cité par Langlois, 1994, p. 21). La difficulté particulière, sinon impossible, de cette mise à mort réside dans le fait que cette représentation est inscrite dans l'inconscient d'un autre, c'est-à-dire dans le désir de ceux qui ont fait naître l'enfant. C'est ce représentant que Leclaire désigne comme représentant narcissique primaire, et c'est dans la mesure où le sujet commence à le tuer que des mots arrivent à s'énoncer et à ouvrir au vaste champ du désir. Combien de fois madame B. répétera-t-elle : Interroger cette mémoire qui la fait souffrir, c'est mettre à mal la mémoire de sa mère qui n'a pas fait le deuil de l'enfant perdu. Madame B. n'a pas le choix : attaquer cette image brillante de l'enfant mort est la clé de sa survie, car ce fantôme de a toujours été et sera toujours, non pas l'objet d'une identification normale et saine, mais un kyste étranger qui n'a de cesse de la handicaper. L'enjeu est cependant de taille car, comme le dit Langois (1994, p. 65), "en renonçant à cette place qui lui a été désignée dès avant sa naissance, place construite autour du rêve de sa mère, l'enfant de remplacement porte un coup fatal au désir maternel. En effet, il tue une seconde fois l'enfant défunt, contraignant sa mère à réaliser un deuil qu'elle n'a jamais accompli". Madame B. attendra d'ailleurs inconsciemment le décès de sa mère pour se permettre, dans une virée un peu maniaque, d'être ce qu'elle ne s'est jamais permis avant, de se rapprocher de son père, dans une fantasmatique quasi incestueuse, en reléguant à l'arrière-plan sa lutte fratricide avec son conjoint. Elle vivra ce qu'Abraham et Torok ont si bien décrit dans leur livre L'Écorce et le noyau à propos de l'excitation libidinale suivant un deuil : la patiente la vivra avec euphorie et soulagement. Malheureusement, c'est dans cette foulée libidinale libératrice qu'elle prendra aussi la décision d'interrompre l'analyse, son conjoint et moi-même étant devenus des acteurs inutiles dans un scénario qu'elle veut jouer seule avec son père. Le plaisir de vivre qui s'apprend — comme le dit Lise Monette (1990) dans son article sur —, durant la thérapie, sera d'abord tenu secret de crainte que l'analyste ne le vive lui aussi comme une trahison. Madame B. disait retrouver un grand plaisir à vivre, mais aurait-elle pu le conserver en voulant le partager avec moi? Le risque était trop grand.

Quittons un instant la présentation de ce cas clinique pour relever les similitudes avec certains personnages célèbres par leur créativité, tout en étant aussi des enfants de remplacement.

Ainsi, Salvador Dali écrira : "Avant ma naissance venait de mourir un frère à moi : de méningite... et ce frère, mes parents l'adoraient. Quand je suis venu au monde, ils ont fait des choses affreuses et sublimes à la fois : ils m'ont donné le même nom que lui, Salvador. À cause de cela, j'ai vécu toute mon enfance et toute mon adolescence en portant agrippée à mon corps et à mon âme l'image de mon frère mort, donc, je n'étais pas moi" (Saint-Jarre, 1994, p. 190).

Il y a aussi Vincent Van Gogh, qui naîtra un an jour pour jour après la mort d'un frère portant le même prénom. Il fut inscrit sous le même numéro d'enregistrement civil. Chaque dimanche, Vincent passait devant la tombe de son frère où son propre nom était inscrit. Van Gogh ne citera jamais, dans sa correspondance à son frère Théo, l'existence furtive de ce frère mort-né mais en sera profondément affecté. Comme en témoigne une de ses biographes, Viviane Forrester (1983), cette "osmose, cette fusion des deux frères [Vincent et Théo], mais aussi leurs antagonismes équivoques, l'ambivalence de leurs échanges permanents, fébriles, leur passion mutuelle, généreuse et vampirique, inaltérable et toujours menacée pourraient être liés au besoin que chacun d'eux, mais surtout Vincent, avait de mettre un écran vivant au petit mort, au petit spectre si menaçant, si fascinant, et pourtant tenu secret". Van Gogh écrira : Van Gogh aura vécu toute sa vie avec la terreur inconsciente de rivaliser avec l'enfant mort et idéalisé. Chaque réussite fut pour lui une attaque contre la mémoire du mort. Afin que l'on reconnaisse qu'il avait autant de qualités que son frère, il fallait qu'il soit mort comme lui. Malheureusement, la plaie de Vincent sera dramatiquement ravivée lorsque son frère Théo, croyant bien faire, appellera son nouveau-né Vincent. C'est d'ailleurs quelques mois après la naissance de ce nouveau Vincent que Van Gogh se suicidera.

Marie Cardinal (1975), dans son livre autobiographique Les mots pour le dire, explique les conséquences qu'elle aura eu à subir du décès de sa sœur aînée, morte à onze mois, huit ans avant la naissance de l'auteure. Elle écrit dans son livre : Au cours d'une forte crise d'angoisse, elle est soignée par sa mère avec beaucoup d'attention. Elle écrit : "On aurait dit qu'elle faisait ma connaissance et qu'en même temps elle me reconnaissait. Dans cette attention chaleureuse, cette connivence, cette intimité qu'elle me donnait cette nuit-là, j'ai compris qu'elle m'avait octroyé la mort à ma naissance, que c'était la mort qu'elle voulait que je lui rende, que le lien entre nous, ce lien tant cherché, c'était la mort. Cela me faisait horreur."

Didier Anzieu (1986), lui-même enfant de remplacement, écrit dans son livre Une peau pour les pensées : (pp. 8-9). Le même sort avait été celui de sa mère, Marguerite Anzieu alias le célèbre cas de Jacques Lacan. Anzieu dit de sa mère : "Elle était comme une morte-vivante. Elle portait le même prénom que sa sœur morte brûlée vive. Sa dépression provient de ce rôle intenable. Elle avait différé sa dépression après la naissance de sa petite fille, ma sœur morte elle aussi. Et ma naissance réussie a réactivé la menace insupportable" (p. 16). Aimée-Marguerite sombrera quelques années plus tard dans une psychose délirante de type paranoïaque.

Tous ces exemples portent la même signature : ces hommes et ces femmes sont nés dans un climat de deuil non liquidé, ont été condamnés à leur naissance à être le mort-vivant ou le vivant-mort, couvant en eux le poids d'un autre dont le destin tragique s'est mêlé au leur, et tâchant tous avec les talents qui leur étaient dévolus de s'arracher à une identification mortifère avec leur double-fantôme, enfermé mais bien vivant dans une crypte à l'effet dévastateur trop souvent méconnu.

Chez l'enfant de remplacement, le manque d'estime de soi pourrait être une façon camouflée d'attaquer l'idéalisation de l'enfant mort. L'enfant de remplacement est toujours perdant devant l'aîné disparu dont la mort a érigé une image idéale (Langlois, 1994, p. 73). La dévalorisation pourrait fort bien être destinée à écraser l'objet, à détruire son idéalisation, celle de l'objet rival qui lui a ravi l'amour maternel et a fait miroiter une trompeuse perfection.

Cournut (1994, p. 95) dira que . Que dire alors, avec Hanus (1994), de la tâche chez l'enfant de remplacement d'avoir à reconnaître sa culpabilité de la mort d'un être disparu avant même sa naissance, avant même sa conception. Lorsque la perte d'objet s'est produite à la génération précédente et que le sentiment dénié est emprunté et transmis, la culpabilité que porte le descendant n'est pas vraiment la sienne mais elle induit néanmoins une conduite, des comportements, un style de vie, des fantasmes qui permettent d'en soupçonner l'existence. Selon Cournut, l'enfant tente de réinjecter de l'idéal du moi à un parent ayant subi une blessure narcissique. L'enfant peut alors inconsciemment prendre à son compte cette blessure et passer sa vie à réparer afin de rétablir l'idéal du moi du parent défaillant. , dira madame B. après quelques années d'analyse. Ce fantasme recouvre évidemment un ressentiment considérable, en plus de projeter sur le parent un idéal du moi honorable. Si l'on considère, poursuit Cournut, que le surmoi est sur le versant de l'interdiction et que l'idéal du moi est sur celui de la commande, on pourrait dire du sujet (ici l'enfant de remplacement) qu'il est en service commandé. La mission mégalomane de tout réparer, sorte de contrat faustien décrit par Paul Lefebvre (1990), n'est jamais complètement comblée.

Freud (1923), dans , explique que le sentiment inconscient de culpabilité a cependant plus de chance d'être mis au jour et soulagé lorsqu'il s'agit d'un sentiment emprunté, d'une prise en charge ou prise de relais dont le sujet en service commandé a fait son idéal du moi. Cette prise en charge de la culpabilité empruntée apparaît essentiellement dans la clinique des deuils ratés où l'on voit le sujet axer inconsciemment sa vie psychique sur cette commande.

Vécues à nouveau dans le transfert, cette prise en charge et ses conséquences invalidantes sont explorées répétitivement jusqu'à ce qu'un climat œdipien fasse apparaître les enjeux et le prix à payer. Cournut (1994, p. 108) ajoute : "Un nouveau deuil alors se travaillera, celui qu'implique un fonctionnement centré sur la menace, le fantasme et l'angoisse de castration. La cruauté du surmoi et l'impérialisme de l'idéal du moi seront ainsi actualisés et en principe, analysables, ce qui permettra de faire ensuite le chemin inverse et de remonter aux sources de ce qui s'était inconsciemment emprunté et transmis sous la forme pétrifiée d'un sentiment de culpabilité." Madame B. quittera l'analyse dans un moment de victoire sur son sentiment de culpabilité, après avoir enterré sa mère aux côtés de sa sœur : dira-t-elle, ajoutant : Voyez la ressemblance avec Léonard de Vinci qui ne pourra terminer sa Mona Lisa, sa Joconde, qu'à la mort de son père qui va rejoindre sa mère déjà décédée — qui n'avait jamais eu le droit de s'unir à son amant dont elle fut amoureuse toute sa vie et de qui naquit Léonard. Le fameux sourire de la Joconde, dit Torok (1974), est celui d'un mort à l'adresse d'un autre mort : spectacle à la fois fascinant et insupportable. Léonard a injustement acquis la conviction que, dans la mort, l'impossible bonheur de la mère s'est enfin réalisé. Pour madame B., sa mère ayant enfin retrouvé sa fille bien-aimée, la fille mal aimée pouvait alors aller librement vers le père qui, le seul, accepta de l'aimer pour qui elle était et voulait devenir. Cette euphorie, transitoire certes, se refusait à toute forme d'interprétation, la réparation magique des blessures narcissiques de cet enfant de remplacement ayant acquis, on ne sait pour combien de temps, une valeur de guérison.

L'analyse aura permis à madame B. de commencer à se réapproprier un sentiment d'exister pour et par elle-même. M'ayant tenue à la périphérie de sa vie psychique, de ses pensées et même de ses actions pendant de nombreux mois, elle aura au moins senti, je l'espère, que le rapprochement émotif n'est pas nécessairement un joug, un précipice ou un suicide de l'âme, mais qu'il peut aussi être acte de vie et d'espoir. Peut-être ne pouvais-je espérer aller plus loin dans ce voyage avec elle, ou alors, pour paraphraser une phrase célèbre, j'aurais pu la quitter en disant : je vous ai bien compris, on peut se dire : à la prochaine fois. Y aura-t-il une troisième chance donnée à notre relation, à ce voyage si dangereux frôlant constamment l'abîme de l'a-sensé, le magnétisme de la mort aux couleurs de la vie ou de la vie aux couleurs de la mort?

RÉFÉRENCES

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Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec