Le
travail de la mort dans la psychose
Robert Pelsser |
"Les
instincts sont des êtres mythiques, à la fois
mal
définis et sublimes. Tout en ne pouvant jamais
cesser
d'en tenir compte au cours de notre travail, nous
ne
sommes pas certains de les bien concevoir."
Freud, 1933, p.
125
"Si
les psychanalystes étaient capables d'entendre
ce
que leur maître a dit de l'instinct de mort, ils
sauraient
reconnaître qu'un accomplissement de la vie peut
se
confondre avec le vu d'y mettre un terme."
Lacan, 1966, p.
754
Le concept de pulsion de mort
est remis en cause par de nombreux analystes; le
motif semble en être simplement la difficulté
de théoriser ce concept sur le plan
métapsychologique; en effet, les manifestations
de la pulsion de mort sont nombreuses, voire
évidentes sur le plan clinique. Freud est très
clair à cet égard, de sorte qu'il est étonnant
que certains analystes puissent remettre
l'existence même de la pulsion de mort en cause.
C'est probablement ici que s'applique de façon
exemplaire le mot de Freud (repris à Charcot):
"La théorie, c'est bon, mais ça
n'empêche pas d'exister" (Freud, 1893,
p. 63); ce n'est pas parce que le concept de
pulsion de mort est difficile à théoriser que
l'existence de quelque chose qui pourrait
s'appeler ainsi peut être contestée.
Comment expliquer que le
concept de pulsion de mort puisse soulever de
telles résistances? Il est possible d'invoquer
différents motifs à cet égard.
L'angoisse de la mort est bien
réelle chez l'individu, mais elle soulève
immédiatement des défenses importantes, de
sorte que Freud souligne: "Dans
l'inconscient, chacun de nous est persuadé de sa
propre immortalité" (Freud, 1915a, p.
254), ou encore: "Notre inconscient a,
aujourd'hui, aussi peu de place qu'autrefois pour
la représentation de notre propre mortalité"
(Freud, 1919, p. 195). Freud revient
régulièrement sur cet aspect de
non-représentabilité (Unvorstellbarkeit)
de notre propre mort: désir narcissique de
toute-puissance, d'invulnérabilité, désir
d'échapper aux lois de la nature, à la logique
du vivant.
Il faut voir là une
explication du refus du concept de pulsion de
mort; en effet, le sujet tolère difficilement la
représentation de sa propre mort, si ce n'est à
travers la réaction et le regard de l'autre;
comme le disait Woody Allen: "Le seul
problème avec ma mort, c'est que je ne serai pas
là pour y assister", ou encore un
patient ayant des fantasmes de suicide: "J'aimerais
voir la tête des autres pour savoir comment ils
vont réagir quand ils me trouveront mort".
Letarte (1984) commente avec
justesse: "Ne peut être représenté
dans l'inconscient que ce qui est, ce qui a été
perçu (...). La représentation de notre
non-être n'est pas possible car c'est le vide,
le non-cernable" (p. 28). Lorsque nous
évoquons notre propre mort, nous nous mettons à
la place du spectateur et non de la personne
morte (c'est-à-dire nous-même). L'auteure
explique: "Pour l'inconscient, la mort,
la perte de moi-même, n'est pas représentable.
Je ne puis imaginer que la perte, la destruction
des gens que j'aime. C'est donc à partir du
modèle de la mort des autres, ou de ma mort pour
les autres qui auraient tant de chagrin (...) que
je vais tenter de me représenter
l'irreprésentable" (p. 29).
Il est trop facile de rejeter
le concept de pulsion de mort sous prétexte que
celui-ci correspondrait au pessimisme fondamental
de Freud, influencé par une pensée victorienne
typiquement conservatrice, ou encore sous
prétexte qu'il vit la mort dans son corps et
dans sa vie -- il devient vieux et a vécu des deuils
-- , ou enfin sous prétexte qu'il est
déçu de la nature humaine après avoir
constaté les conflits sociaux et les guerres.
Freud avait déjà prévu cette objection facile:
"Ce qui nous amena à admettre la
présence, chez l'homme, d'un instinct
d'agression et de destruction, ce ne furent ni
les enseignements de l'histoire, ni notre propre
expérience de vie, mais bien certaines
considérations générales suggérées par
l'observation de deux phénomènes: le sadisme et
le masochisme" (Freud, 1933, p. 137). Le
concept de pulsion de mort s'est en effet imposé
à Freud à partir de considérations cliniques
et non à partir de spéculations abstraites,
même s'il qualifie la pulsion de mort d'"être
mythique et grandiose".
FREUD: LA PULSION DE MORT
Si nous considérons les textes
de Freud, nous constatons que la pulsion de mort
peut prendre trois visages distincts, mais
néanmoins étroitement reliés.
1. La compulsion de
répétition
La pulsion de mort se traduit
par la compulsion de répétition. Freud s'était
déjà interrogé à ce sujet dans L'inquiétante
étrangeté. Il écrit à propos de la
répétition de l'identique: "Dans
l'inconscient psychique règne (...) un
"automatisme de répétition" qui
émane des pulsions instinctives, automatisme
dépendant sans doute de la nature la plus intime
des instincts, et assez fort pour s'affirmer
par-delà le principe de plaisir. Il prête à
certains côtés de la vie psychique un
caractère démoniaque (...)"
(Freud, 1919, p. 190).
Freud revient sur la question
dans son texte majeur Au-delà du principe du
plaisir. La pulsion de mort est à la base de
la compulsion de répétition: désir de
répéter certaines expériences apparemment
agréables, mais encore davantage désir de
répéter certaines expériences pénibles et
désagréables, indépendamment du principe de
plaisir. Il indique: "La tendance à la
reproduction ne peut être inhérente qu'à ce
qui est refoulé dans l'inconscient"
(Freud, 1920, p. 23). Il souligne à propos de
personnes victimes du destin: "Certaines
personnes donnent, en effet, l'impression d'être
poursuivies par le sort, on dirait qu'il y a
quelque chose de démoniaque
dans tout ce qui leur arrive, et la psychanalyse
a depuis longtemps formulé l'opinion qu'une
telle destinée s'établissait indépendamment
des événements extérieurs" (Ibid.,
p. 26). Il s'agit de "l'éternel retour
du même" qui se manifeste par le fait
que l'individu "se comporte comme
quelqu'un qui n'a pas su profiter des leçons du
passé: il tend à reproduire cette situation
quand même, et malgré tout, il y est poussé
par une force obsédante" (Ibid.,
p. 25-26).
Freud conclut à propos de la
destinée (Schicksal) de tels
individus: "On ne peut s'empêcher
d'admettre qu'il existe dans la vie psychique une
tendance irrésistible à la reproduction, à la
répétition, tendance qui s'affirme sans tenir
compte du principe du plaisir, en se mettant
au-dessus de lui" (Ibid., p. 27).
La répétition du même est évidemment
apparente à travers le transfert au cours de la
cure analytique.
2. L'agressivité: le
masochisme et le sadisme
Si la pulsion de mort implique
dans l'esprit de Freud une tendance à
l'autodestruction, cette thèse l'amène à
modifier sa théorisation concernant le rapport
entre le sadisme et le masochisme, et
particulièrement à introduire la notion de
masochisme primaire au sens où le masochisme
serait la tendance fondamentale chez l'individu,
le sadisme n'étant qu'une forme dérivée. Il
note: "Le sadisme n'est à proprement
parler qu'un instinct de mort que la libido
narcissique a détaché du Moi et qui ne trouve
à s'exercer que sur l'objet" (Freud,
1920, p. 68). Le sadisme ne serait rien
d'autre qu'une dérivation vers l'objet du
masochisme de base qui, s'il restait totalement
dans le Moi, entraînerait l'autodestruction du
sujet.
Freud examine en détail le
rapport entre sadisme et masochisme -- agressivité orientée vers autrui et
agressivité orientée vers soi -- dans son article sur Le problème
économique du masochisme (1924). Il
résumera lui-même ce texte parfois contesté
dans une note ajoutée (en 1924) aux Trois
essais sur la théorie de la sexualité:
"J'ai été amené à reconnaître
l'existence d'un masochisme primaire
-- érogène -- à partir duquel se développent
ultérieurement deux autres formes: le masochisme
féminin et le masochisme moral. Le retournement,
contre la personne propre, du sadisme qui n'est
pas employé dans la vie est à l'origine du
masochisme secondaire qui
vient s'ajouter au masochisme primaire"
(Freud, 1905, p. 173, note 24).
Freud continuera à soutenir
l'idée d'un masochisme primaire; il la
réaffirme dans les Nouvelles conférences sur
la psychanalyse (1933): "Le
masochisme est plus ancien que le sadisme (...).
Le sadisme est la pulsion de destruction dirigée
vers le dehors" (p. 138).
Il faut rappeler ici les
considérations de Freud sur la mélancolie
considérée comme "une pure culture
d'instinct de mort" (Freud, 1923a, p.
227); en effet, dans la mélancolie, une partie
du moi s'acharne contre l'autre, ce qui laisse
entrevoir la relation entre le Surmoi et la
pulsion de mort. L'équilibre entre
l'agressivité dirigée vers soi et celle
dirigée vers autrui est également remis en
question. "Tout se passe comme si nous
étions contraints, pour ne pas céder à la
tendance d'autodestruction, pour éviter notre
propre destruction, de détruire gens et choses"
(Freud, 1933, p. 139). Freud (1923a) souligne
également dans Le moi et le ça: "C'est
un fait remarquable que moins l'homme devient
agressif par rapport à l'extérieur, plus il
devient sévère, c'est-à-dire agressif dans son
Surmoi" (p. 228); dans le même ordre
d'idées, le Surmoi peut être considéré comme
une partie de la pulsion de mort dirigée contre
le sujet lui-même et non détournée vers le
monde extérieur.
Freud accordera constamment
beaucoup de poids à la pulsion de destruction
"tournée vers l'extérieur ou vers
l'intérieur". Il souligne que "la
haine, en tant que relation à l'objet, est plus
ancienne que l'amour" (Freud, 1915b, pp.
42-43), et que "l'agressivité constitue
une disposition instinctive primitive et autonome
de l'être humain" (Freud, 1927, p. 77).
Il souligne que la pulsion de
vie et la pulsion de mort peuvent travailler de
façon conjuguée ou antagoniste. Les
manifestations de l'Éros sont
"évidentes et bruyantes", alors
que l'instinct de mort "travaille
silencieusement, dans l'intimité de l'être
vivant" (Freud, 1927, p. 74). La pulsion
de mort, difficile voire impossible à percevoir,
"devient précisément sensible et
frappante" (Ibid., p. 74)
lorsqu'elle se rattache à la pulsion d'amour;
les deux pulsions s'unissent dans des
associations diverses, comme dans le sadisme et
le masochisme.
3. L'inorganique et la
régression
Freud décrit dans Abrégé
de psychanalyse l'aboutissement de la
théorie des pulsions: "Après de longues
hésitations, de longues tergiversations, nous
avons résolu de n'admettre l'existence que de
deux pulsions fondamentales: l'Éros
et la pulsion de destruction (...). Le but d'Éros
est d'établir de toujours plus grandes unités,
donc de conserver: c'est la liaison. Le but de
l'autre pulsion au contraire est de briser les
rapports, donc de détruire les choses. Il nous
est permis de penser de la pulsion de destruction
que son but final est de ramener tout ce qui vit
à l'état inorganique et c'est pourquoi nous
l'appelons aussi pulsion de mort."
(Freud, 1940, p. 8).
La pulsion de mort vise à
"briser les rapports", à "détruire
les choses"; Thanatos
pourra apparaître comme destruction de soi ou
d'autrui, comme destruction en douceur ou
destruction violente, dans des manifestations
cliniques de différents ordres.
Freud écrivait également dans
un texte récapitulatif: "Il devient
vraisemblable que l'on ait à reconnaître deux
sortes de pulsions correspondant aux processus
antagonistes de construction et de destruction
dans l'organisme. Les premières pulsions, qui au
fond travaillent sans bruit, poursuivraient le
but de conduire à la mort l'être vivant, et
mériteraient par là le nom de "pulsions de
mort" (...). Les autres seraient les
pulsions libidinales, sexuelles ou de vie, mieux
connues de nous par l'analyse, la meilleure
acception les regroupant étant celle d'Éros,
et leur dessein serait d'élaborer à partir de
la substance vivante des unités de plus en plus
grandes (...). La vie serait faite des
manifestations du conflit ou de l'interférence
des deux sortes de pulsions" (Freud,
1923b, p. 77).
Freud décrit dans ces textes
une opposition entre pulsion de vie et pulsion de
mort sur la base des processus de liaison en des
ensembles de plus en plus grands, ou de
déliaison des ensembles en des éléments de
plus en plus restreints; d'une part force de
progression, et d'autre part force de
régression.
Les instincts, entendus au sens
organique, ont un caractère conservateur: "Ils
tendent vers la régression, vers la reproduction
d'états antérieurs", et "l'être
vivant élémentaire serait très volontiers
resté immuable dès le début de son existence,
il n'aurait pas mieux demandé que de mener un
genre de vie uniforme, dans des conditions
invariables" (Freud, 1920, p. 48). La
pulsion de mort participe d'une telle force
d'inertie et de résistance: "Si nous
admettons, comme un fait expérimental ne
souffrant aucune exception, que tout ce qui vit
retourne à l'état inorganique, meurt pour des
raisons internes, nous pouvons dire: la fin vers
laquelle tend toute la vie est la mort; et
inversement: le non-vivant est antérieur au
vivant" (Ibid., p. 48).
La pulsion de vie "tend
à conserver la substance vivante et à
l'agréger en unités toujours plus grandes",
alors que la pulsion de mort est à l'opposé,
"tendant à dissoudre ces unités et à
les ramener à leur état le plus primitif,
c'est-à-dire à l'état inorganique"
(Freud, 1927, p. 73).
Freud donne comme exemple de
liaison et de dissolution opérées par les
pulsions de vie et de mort certains phénomènes
se produisant dans la société. La pulsion de
vie "voudrait, à ce titre, réunir des
individus isolés, plus tard des familles, puis
des tribus, des peuples ou des nations, en une
vaste unité: l'humanité même", mais
la pulsion de mort, "la pulsion agressive
naturelle aux hommes, l'hostilité d'un seul
contre tous et de tous contre un seul s'opposent
à ce programme de la civilisation" (Ibid.,
p. 77).
La pulsion de mort se ramène
ainsi à trois aspects fondamentaux:
1. la répétition du
même, de l'identique, la compulsion de
répétition;
2. la destruction d'abord
tournée vers soi, et ensuite vers autrui; et
3. la tendance à
l'immobilisme, à la régression, à
l'inorganique: la dissolution, la déliaison
des choses.
LACAN: LA MORT ET LE LIEU DE
L'AUTRE
Le concept de pulsion de mort
peut être situé en rapport avec la question du
lieu de l'Autre dans l'uvre de Lacan. Le
lieu de l'Autre peut être entendu comme un ordre
antérieur et extérieur au sujet, qui en quelque
sorte lui échappe et le dépasse. Il peut s'agir
de ce qui est le plus profond, le plus archaïque
au sein du sujet, ou encore de ce qui est le plus
élevé, le plus transcendant. Freud note dans
son essai sur Le moi et le ça (1923a):
"Ce n'est pas seulement ce qu'il y a de
plus profond en nous qui peut être inconscient,
mais aussi ce qu'il y a de plus élevé"
(p. 195) -- phrase étonnante qu'on peut mettre en
rapport avec le concept lacanien du lieu de
l'Autre.
L'Autre, qui fonde et
transcende le sujet, est à entendre dans trois
sens différents (Chemama, 1993):
1. Le lieu de l'Autre
désigne d'abord l'Autre Scène (die andere
Schauplatze), en ce sens que l'individu
est toujours un sujet barré et le jouet d'un
ailleurs, toujours indéterminé, voire
surdéterminé par quelque chose de totalement
autre, dépassant la relation de soi à soi et de
soi à autrui. Lacan affirmera en ce sens que
l'inconscient est le discours de l'Autre ou que
le désir est le désir de l'Autre, formules à
entendre en donnant au génitif "de"
son double sens (Benveniste, 1962): discours ou
désir portant sur l'Autre ou provenant de
l'Autre.
Lacan (1966) défend une
position radicalement anticartésienne lorsqu'il
affirme: "Je pense où je ne suis pas,
donc je suis où je ne pense pas (...), je ne
suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée;
je pense à ce que je suis, là où je ne pense
pas penser" (pp. 517-518); dès lors, le
sujet est toujours ailleurs que là où
apparemment il se donne à voir; il n'est maître
ni de la signification, ni de la vérité, même
s'il s'efforce de l'être.
2. Le lieu de l'Autre
désigne ensuite le registre symbolique,
c'est-à-dire celui qui définit l'être humain
en tant qu'humain et le fait passer de
l'animalité à l'humanité, de la nature à la
culture; un tel registre symbolique implique la
présence de certaines règles; les plus typiques
sont les règles linguistiques (Saussure), mais
les règles d'organisation familiale et sociale
fonctionnent sur le même modèle
(Lévi-Strauss).
Lacan considère le langage
comme le paradigme de l'univers symbolique; en
effet le symbolique peut se définir à partir de
cinq critères:
- la perte,
l'absence ou le manque;
- la
séparation, la distinction, la différenciation ou
l'opposition;
- la représentance ou la
référence entre deux éléments;
- le sens ou
la signification;
- les
règles, l'ordre ou la structure.
Le langage, en tant qu'exemple
type de l'ordre symbolique, réunit ces
critères:
- le mot signifie la perte
et l'absence de la chose; Lacan (1966)
indique: "Le symbole se manifeste
d'abord comme meurtre de la chose"
(p. 317); "l'être du langage est le
non-être des choses" (p.627);
- les mots de la langue se
distinguent et s'opposent les uns aux autres
à partir de phonèmes élémentaires (par
exemple: câble, fable, sable,
table);
- les mots
sont constitués d'un signifiant et d'un signifié renvoyant
l'un à l'autre et indissociables l'un de l'autre;
- les mots
ont une ou plusieurs significations plus ou moins arrêtées
(par exemple, les figures de style: métaphore et métonymie);
- la langue
fonctionne selon des règles précises (morphologie, syntaxe)
qui varient d'une langue à l'autre.
L'ordre symbolique, à savoir
les règles de la vie individuelle, familiale et
sociale, fonctionne selon les mêmes critères
(Pelsser, 1993).
3. Le lieu de l'Autre
renvoie enfin à ce qui échappe au sujet et, en
tant que tel, il désigne le lieu du tiers, de
l'absence, de la perte, du manque, non seulement
du manque à avoir, mais plus fondamentalement du
manque à être (au sens où l'entend
Lacan). L'existence de l'Autre signifie que la
satisfaction totale et immédiate (appelée jouissance
par Lacan) est impossible, que la fusion, la
non-distinction, la non-différenciation sont
interdites.
La présence du Tiers, de
l'Autre, introduit la coupure entre le sujet et
l'autre. Lacan a tenté d'articuler cette
question sous le concept de Nom-du-Père,
celui-ci entraînant une séparation radicale
entre la mère et l'enfant qui voudraient tous
deux satisfaire le désir de l'autre. Il sera
dès lors impossible que l'enfant reste le tout
de sa mère, ou inversement que la mère devienne
le tout pour lui. Le père, dans sa fonction
symbolique, indique à la mère porteuse: "Non,
tu ne réintégreras pas ton produit!"
(Lacan, 1957-58, p. 186)
Si l'inconscient est le
discours de l'Autre et si le désir est le désir
de l'Autre, le sujet humain reste marqué
fondamentalement par le manque à être: perte,
absence; dès lors, le sujet est soumis au maître
absolu, la mort, qui représente
l'actualisation de toute perte, de toute absence.
La pulsion de mort, en tant
qu'elle désigne la nécessité de la perte et de
l'absence (vivre, c'est mourir quotidiennement et
progressivement), est présente dès la naissance
puisque le sujet est soumis à l'Autre et
déterminé par lui: quelque chose lui échappe
et est à jamais perdu. La perte est
incontournable: perte toujours définitive de
l'objet, mais que le sujet cherche toujours à
surmonter, à dénier; perte de la satisfaction
totale et immédiate qui laisse un creux, un trou
au sein de l'être.
La présence de la mort au
cur du sujet renvoie finalement à la
nécessité d'accepter le manque à être,
l'existence de l'Autre. Le désir et le langage,
dans la mesure où ils sont fondés sur l'absence
de l'objet, actualisent tous deux la mort: le
sujet ne peut jamais rejoindre l'Autre et se
confondre avec lui (si ce n'est en cas de
forclusion). Le sujet, en tant que barré, ne
peut jamais être tout à fait lui-même,
puisqu'il est soumis à l'Autre; son désir ne
lui appartient pas pleinement, puisqu'il s'agit
du désir de l'Autre, désir qui porte sur un
au-delà et provient d'un ailleurs; son discours
ne lui appartient pas pleinement, puisqu'il
s'agit du discours de l'Autre, discours qui porte
sur un au-delà et provient d'un ailleurs. Le
sujet reste le jouet de l'Autre, mais doit
malgré tout en arriver à trouver des raisons
de vivre, malgré ce manque douloureux au
cur de son être.
L'être humain est ainsi soumis
à la mort -- il s'agit d'un être pour la mort (ein
Sein zum Tode), dirait Heidegger -- puisqu'il est dès l'origine marqué
par la perte, par le manque, qui tout au long de
l'existence le tenaille, le taraude; se séparer,
c'est mourir un peu; perdre, c'est mourir un peu,
abandonner une partie de soi, habituellement la
plus chère; l'objet perdu n'acquiert de valeur
que du fait d'être perdu, puisque auparavant il
était pris pour acquis... et de ce fait
considéré comme sans grande importance.
La mort est le maître absolu,
disent Hegel et Lacan, en ce sens que tous les
êtres humains sont égaux devant la mort:
séparation définitive et perte totale. L'être
humain garde au fond de lui-même une dette
symbolique vis-à-vis du maître absolu, la
mort, et il devra tôt ou tard payer son tribut
à l'Autre, en donnant son corps et son âme. La
vie elle-même n'est tolérable que parce que le
narcissisme a des limites.
Lacan fait ce commentaire
dérangeant: "Vous avez bien raison de
croire que vous allez mourir, bien sûr; ça vous
soutient. Si vous n'y croyiez pas, est-ce que
vous pourriez supporter la vie?... La vie est
toujours l'aboutissement de quelque chose qui
d'abord est frayage de sens. La meilleure façon
de commencer à lui donner un sens, ce n'est pas
de croire que c'est elle qui est le sens; il
arrive qu'elle soit l'aboutissement du sens... Le
sens, la caractéristique de l'acte en tant que
tel, c'est d'exposer sa vie, de la risquer; ça
en est strictement la limite. La vie, pour qui
pense et sent un peu, n'a strictement qu'un sens:
vouloir la jouer. Ce dont il s'agit, c'est de la
jouer, c'est du pari; hors du risque de la vie,
il n'y a rien qui à ladite vie donne un sens."
(1972, pp. 8-11)
VIGNETTES CLINIQUES
Je présenterai maintenant des
fragments d'histoire clinique de deux patients
psychotiques qui se sont suicidés: d'abord une
femme souffrant de dépression psychotique et
ensuite un adolescent souffrant de
schizophrénie.
Mélanie
Une femme de quarante-deux ans
est hospitalisée après une tentative de suicide
grave; en fait, elle a voulu se suicider après
avoir injecté une dose importante d'insuline à
ses deux enfants: une fille de quinze ans et un
garçon de dix-sept ans; sa fille est morte et
son fils s'en est tiré. La patiente a déjà
pratiqué la médecine, mais en raison de
certaines difficultés (abus d'alcool, erreurs de
traitement), elle a été radiée, quelques
années auparavant, de la Corporation des
médecins. Par ailleurs, elle a été
abandonnée, également quelques années
auparavant, par son mari qui menait une vie
d'artiste quelque peu bohème.
Pendant toute la période où
je verrai la patiente (presque trois ans), elle
aura une attitude extrêmement morbide face à la
mort: les idées suicidaires seront insistantes,
mais présentées avec une sorte de détachement,
et presque avec le sourire (de sorte qu'on
pourrait parler de dépression souriante).
La patiente sera souvent butée
au cours des entrevues, présentant une
hostilité sourde à notre égard, se montrant
même ouvertement moqueuse, hostile ou
insultante. La mort sera présentée comme une
délivrance, un état de nirvana. Même si
l'affect sous-jacent est une sorte de désespoir
profond, la patiente cherchera constamment à se
présenter avec une élégance dans l'habillement
et une recherche dans le discours; elle se
présente sous les dehors d'une personne sans
problèmes et répète constamment au début des
entrevues: "Tout va bien", mais
parle régulièrement de projets suicidaires à
la fin; elle cherche manifestement à donner le
change.
Elle sera hospitalisée à
quelques reprises au cours des trois années
(pour des périodes d'un ou deux mois). L'idée
de la mort sera manipulée de façon régulière,
comme une chose presque banale.
La patiente éprouve un
sentiment de vide; elle fuit les gens et les
choses et sort très peu de la maison; elle est
déprimée, mais ne présente ni perte de poids,
ni perte de sommeil. Elle se sent par moments
"dans la lune, dans la brume",
dans une sorte d'état second, et se dit contente
de nous rencontrer: "C'est ici que je
viens raisonner". Elle semble pleine de
bonnes intentions: "Auparavant, ma façon
de vivre m'amenait à la mort; maintenant, je me
force pour agir autrement." Mais les
ruminations suicidaires reviennent de façon
récurrente et dangereuse.
Elle ressent une culpabilité
intense en raison de l'homicide de sa fille; elle
nous montre une photo pour démontrer que sa
fille lui ressemblait physiquement; elle
entrevoit comme seule "réparation"
possible de "payer de sa personne"
pour l'acte commis, de se suicider pour rejoindre
sa fille ("elle est bien où elle est"),
mais elle ne peut se décider à abandonner son
fils, même si elle se rend compte que celui-ci
n'a plus vraiment besoin d'elle; de tels propos
font toujours craindre une issue dramatique, mais
la patiente sera maintenue autant que possible
dans son milieu naturel (donc ni à l'hôpital,
ni en détention).
La patiente avoue: "Je
porte un masque; je suis dans le néant; les gens
se font une fausse idée de moi". Elle a
rompu toutes les relations avec ses amies parce
qu'elle a l'impression "que les gens la
jugent", et elle ajoute: "Moi
aussi, je me juge; il n'y a que le juge qui ne
m'ait pas jugée" (parce que celui-ci ne
lui a pas infligé une sentence
d'emprisonnement).
Elle fuit la réalité et note:
"Je ne suis pas là, je suis partie";
elle cherche à éviter les autres, face auxquels
elle ressent une culpabilité écrasante: elle a
l'impression que "tout le monde est au
courant de son histoire" puisqu'ils ont
pu lire les journaux; elle cherche à s'occuper
et va temporairement faire du bénévolat à un
endroit nommé La porte du ciel, qui
reçoit et héberge des personnes âgées
malades; elle relève l'ironie de ce nom
puisqu'elle ressent elle-même une sorte
d'intimité, de familiarité avec la mort.
La patiente avoue un jour ne
savoir que faire: "Si je ne pense pas à
ma fille, je me sens coupable de ne pas y penser;
si j'y pense, je me sens aussi coupable; je ne me
trouve pas acceptable; je me dégoûte de ce que
j'ai fait".
Elle écrit régulièrement des
textes plus ou moins poétiques dans lesquels
elle traite de la mort; elle accepte de m'en
laisser lire quelques-uns.
Se laisser glisser, couler
au fil de la vie, au fil de la mort.
Oh! douceur, oh! calme.
Tout est si beau, si
simple; il suffit de vouloir retrouver la
paix, le bonheur, la sérénité, l'harmonie.
S'en aller, se perdre, se
retrouver.
L'esprit reste là et nous
pouvons nous rencontrer, nous parler, nous
toucher.
Au delà de nos corps, au
delà de nos silences, au delà de nos vies.
Tout devient si lumineux,
si léger; pourquoi devons-nous parler pour
nous comprendre; écoutons-nous en silence.
Je peux te deviner; tu peux
me deviner. Nous pouvons vivre ensemble et
nous regarder simplement.
Se retrouver dans l'autre
et se retrouver soi-même.
Nous fermerons les yeux et
nous sentirons les choses; nous nous
enlacerons comme jamais.
Pourquoi avoir peur de la
paix, du bonheur; la mort est un passage qui
nous délivre. La vie est lourde et pénible;
aimons-nous l'une à travers l'autre sans
juger; tâchons de nous pardonner.
Tout est grâce, langueur
et longueur de vivre et de mourir.
La patiente reconnaît parfois
que "ça ne marche pas du tout"
et envisage comme solution de "tuer une
personne malheureuse" (à savoir
elle-même).
Quelques souvenirs d'enfance
seront évoqués, mais de façon fugace et
réticente: la patiente s'est sentie mal aimée,
voire rejetée par ses parents; elle avait un
frère jumeau qui est mort peu après la
naissance; comme elle avait une relation
conflictuelle avec sa mère, celle-ci lui
répétait parfois: "C'est toi qui aurais
dû mourir à la place de ton frère!"
Par ailleurs, elle a été abusée sexuellement
par son père au moment de l'adolescence et ne
savait alors comment se défendre contre ses
caresses et ses attouchements; elle a
l'impression d'être foncièrement "mauvaise"
et désire se punir en disparaissant.
La patiente finit par se
suicider alors qu'elle aura évoqué dans les
dernières entrevues qu'elle se sent dans une
impasse: elle ne veut pas aller en prison parce
qu'elle ne se perçoit pas comme "une
criminelle"; elle ne veut pas qu'on lui
impose des conditions de probation (activités
communautaires: faire du bénévolat dans un
esprit de réparation); elle ne veut pas être
hospitalisée parce qu'elle estime "n'avoir
rien de commun avec les autres patients".
Elle est morte après s'être injecté une dose
massive d'insuline et avoir absorbé des
antidépresseurs.
Raymond
Un adolescent de dix-sept ans
est amené à l'hôpital par ses parents. Depuis
plusieurs mois, il est extrêmement agressif
envers eux, allant jusqu'à les bousculer et les
frapper; les parents craignent qu'il ne fasse
"une gaffe" au cours de la nuit
ou s'il est laissé seul à la maison (entendons
qu'il tente de se suicider ou qu'il saccage la
maison et y mette le feu). Par ailleurs,
l'adolescent tient des propos extrêmement
violents à l'endroit de la société ambiante,
menaçant de "descendre quelques
personnes dans le métro" ou de mettre
le feu à des maisons avoisinantes.
Il a lu les Manifestes du
surréalisme d'André Breton (1965) et s'en
réclamera pour justifier une sorte de violence
verbale et physique. "Ce n'est pas la
crainte de la folie qui nous forcera à laisser
en berne le drapeau de l'imagination"
(p.14). "L'acte surréaliste le plus
simple consiste, revolvers aux poings, à
descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant
qu'on peut, dans la foule" (p. 78).
Le tableau clinique de
l'adolescent confirmera la présence d'un
processus schizophrénique qui s'est installé
progressivement; l'adolescent a toujours été
d'un naturel plutôt timide, mais depuis deux
ans, il rapporte que "ses amis rient de
lui parce qu'il n'est pas capable de se faire une
amie". Par ailleurs, à certains
moments, l'adolescent dit entendre des bruits
étranges, sinon suspects, des voix humaines, et
il ordonne aux membres de la famille de se taire
lors des repas pour tendre l'oreille. Il se
plaindra de "la pollution par le bruit"
et des parasites qui créent des interférences
et ne sont pas sur la même fréquence (entendons
également les personnes parasites dans la
société).
L'adolescent a un comportement
de plus en plus inquiétant depuis deux ans: il a
un humour de plus en plus étrange, tantôt
incompréhensible, tantôt cynique, de sorte que
ses blagues n'incitent pas à rire. Il s'est
présenté au spectacle de fin d'année en
secondaire IV portant une corde au cou, ce qui a
provoqué un malaise dans l'assemblée (il
voulait "jouer le rôle du mort, parce
que c'est très vivant"). Se rappellant
cet événement, il aura ce mot: "Quand
tu vis, t'as la corde au cou... jusqu'à la fin;
j'étais à bout... au bout de la corde; tu ne
sais pas quand c'est la fin du spectacle".
Il a fait deux tentatives de
suicide plus ou moins sérieuses avant la
consultation: une fois en absorbant tous les
médicaments trouvés dans la maison, une autre
fois en se tailladant les bras dans le sens de la
longueur ("ça coule plus vite!");
les motifs des tentatives de suicide n'ont pu
être établis de façon sûre; il s'agit d'actes
impulsifs survenant de façon inattendue et
inexplicable.
L'adolescent est grand et
mince; il a les cheveux complètement rasés et
la barbe mal faite; il a une démarche rigide et
les yeux fixes. Il explique au cours des
entrevues subséquentes qu'il a complètement
changé, qu'il n'est plus le même; il veut être
"l'homme nouveau" et ne plus
être "le petit garçon à papa et à
maman"; il a voulu "se refaire
un nom" en se faisant raser la tête et
en se laissant pousser la barbe; ces signes
extérieurs dénoteraient une métamorphose
profonde ("je suis un mutant",
dit-il). Il veut "être quelqu'un, être
lui-même".
Il estime avoir une mission à
accomplir parce que "le système doit
être nettoyé de la pollution": il y a
des choses, mais aussi des personnes qui
nuiraient à la pureté, à "l'ordre
naturel". Il considère qu'il est de son
devoir de "poser des gestes concrets",
puisque "c'est normal, ce n'est rien que
juste". Une force obscure le pousse à
vouloir être "justicier, redresseur de
torts".
Il nous avouera plus tard qu'il
se promène parfois avec un fusil à canon scié,
caché sous ses vêtements, parce que certaines
personnes "louchent" et le
regardent "d'un air louche" dans
la rue et dans le métro. L'adolescent en aura
long à dire au sujet d'une petite communauté
religieuse de femmes vivant dans un immeuble
voisin; il se demande "si ces femmes sont
animées par l'Esprit saint ou si elles sont
plutôt les suppôts de Satan". Le ton
de voix est clairement menaçant; nous
apprendrons plus tard que l'adolescent a tenté
de mettre le feu à l'immeuble en question parce
qu'il voulait "purifier la terre par le
feu".
L'adolescent est plus ou moins
désuvré, restant seul à la maison et
écoutant de la musique Heavy Metal
dont les messages lui apparaissent "inspirés
et diaboliques", ou se promenant sans
but précis en ville, voyant à peine les
passants qu'il heurte d'ailleurs à l'occasion.
Le garçon a des rapports
extrêmement conflictuels avec ses parents (tout
comme d'ailleurs avec sa sur cadette); il a
abandonné l'école il y a un an parce que ses
résultats scolaires étaient devenus pitoyables;
ses parents n'acceptent pas qu'il reste inactif
et s'enferme à la maison; le garçon considère
ses parents comme "sans cur"
de ne pas vouloir "s'occuper de leur
enfant". Il menace de "donner
une volée" à son père et à sa mère
et les qualifie de "gros con et grosse
conne".
L'adolescent ne se présente
pas à ses rendez-vous pendant dix mois et je
n'aurai aucune nouvelle de lui jusqu'au jour où
je rencontrerai les parents, un peu par hasard;
ils m'annoncent à ce moment que leur fils s'est
suicidé: il s'est pendu dans la cabane du jardin
(rappel de la corde au cou du spectacle
étudiant). Ils se rendent compte à ce moment
combien leur garçon était "malade",
alors qu'ils avaient tendance auparavant à
mettre son abandon scolaire, sa passivité et sa
violence sur le compte de la paresse et de la
révolte adolescentes.
Le psychotique, plus que tout
autre être humain, est victime de la pulsion de
mort; il veut éventuellement se donner la
mort non parce qu'il ne tolère pas la vie,
mais plutôt parce qu'il ne tolère pas l'idée
de la mort: la nécessité de l'incomplétude, de
la finitude. La meilleure façon à ses yeux de
mettre fin à "son ineffable et stupide
existence" (Lacan, 1966, p. 549), à sa
vie absurde parce que mortelle, c'est de se
donner la mort, ce qui équivaut à se faire
à soi-même un cadeau bien particulier.
L'expérience psychotique est
à situer au plus près de la pulsion de mort.
Cette assertion peut s'entendre dans le contexte
de la théorie de Freud comme de celle de Lacan
sur la pulsion de mort.
L'insistance de la pulsion de
mort dans l'existence du psychotique est
perceptible -- sous un angle freudien -- dans le fait que le psychotique est
piégé dans la répétition du même, de
l'identique, qu'il est happé dans les mouvements
de destruction (de soi et de l'Autre), qu'il
glisse vers l'immobilisme, la régression, la
déliaison, ou encore -- sous un angle lacanien -- dans le fait que le psychotique est
entièrement sous l'emprise de l'Autre, voulant
le dénier ou se confondre avec lui, voulant
prendre la place du maître absolu pour donner un
nouveau sens et un nouvel ordre aux choses et au
monde.
Le psychotique, en raison de
son mode de fonctionnement psychique, met en
évidence de façon criante l'uvre de la
pulsion de mort. L'emprise de la pulsion de mort
sur la vie du psychotique aura quelque chose de
démoniaque comme l'entend Freud, au sens où le
psychotique est aux prises avec des forces qui le
dépassent et l'entraînent vers la répétition
de l'identique, vers l'autodestruction violente
ou progressive, vers l'inorganique. Les
symptômes psychotiques indiquent clairement la
présence de processus mortifères dans sa vie,
et ce jusque dans son corps: apathie, anhédonie,
sentiments de vide et de routine.
Freud mentionne: "C'est
uniquement le facteur de la répétition
involontaire qui nous fait paraître étrangement
inquiétant ce qui par ailleurs serait innocent,
et par là nous impose l'idée du néfaste,
de l'inéluctable, là où nous n'aurions
autrement parlé que de "hasard""
(1919, p. 189). C'est là que s'observe le
travail de la mort chez le patient psychotique:
il est inéluctablement, lentement mais
sûrement, entraîné vers la mort psychique,
voire physique.
Lucie Cantin indique: "Si
nous définissons la pulsion comme la réponse du
sujet à la demande de l'Autre, alors la pulsion
de mort constituerait ce mode particulier de
réponse par lequel le sujet est tout entier
sacrifié à l'Autre. Dire que le psychotique est
aux prises avec la pulsion de mort, c'est
désigner ce que nous constatons dans la
clinique, à savoir que le psychotique est
l'objet de la jouissance de l'Autre"
(1991, p. 27). Le terme jouissance doit
être entendu au sens juridique: comme le droit
et l'action d'user, de se servir, de disposer
d'une chose sans en avoir cependant la
propriété (cf. Le grand Robert).
L'expression jouissance de l'Autre est à
entendre dans un double sens, comme ce qui
fait jouir l'Autre et ce dont le sujet
jouit.
Le psychotique est totalement
victime et soumis à quelque chose qui le
dépasse, tout comme il souhaite connaître la
satisfaction totale et immédiate. Il est prêt
à s'asservir à l'Autre dans le but de trouver
une vie pleine et entière mais, en fin de
compte, au risque et au prix de sa propre vie.
L'impossibilité de la
jouissance est impensable pour le psychotique
(Apollon, 1985); il ne peut imaginer que la
satisfaction ne puisse être totale et
immédiate, et dès lors qu'il doive renoncer,
perdre ou, en d'autres mots, abandonner la
proie pour l'ombre, se satisfaire de
perfectibles au lieu de posséder la perfection
de la jouissance.
Si le psychotique veut jouir de
l'Autre, et ainsi se situer au lieu de l'Autre et
se confondre avec lui, il risque aussi d'être
victime de l'Autre dont il devient le jouet.
L'Autre deviendra un objet persécuteur, intrusif
et destructeur en raison de ses exigences
implacables et constantes. La pulsion de mort
aura une totale emprise sur le sujet qui ne
pourra échapper à la mainmise terrifiante de
l'Autre sur sa vie quotidienne, et elle
l'entraînera inéluctablement vers la mort
psychique ou physique.
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